Hussein pendu dès demain?
Mots clés : Saddam Hussein, pendaison, Maison-Blanche, Irak (pays)
La Maison-Blanche s'y attend, Bagdad ne dit rien
Saddam Hussein pourrait être pendu dès demain, a-t-on appris hier d'une source de la Maison-Blanche qui a gardé l'anonymat, affirmant tenir cette information de certains de ses collègues à Bagdad qui, eux, l'auraient apprise du gouvernement irakien. Selon le responsable états-unien, l'exécution n'aura pas lieu aujourd'hui.«Ce sera peut-être un jour de plus [demain] ou quelque chose comme ça», a dit le responsable depuis Crawford, au Texas, où George W. Bush et les plus hauts dirigeants de l'administration ont discuté hier d'une nouvelle stratégie en Irak. Le gouvernement irakien et le président se sont toutefois refusés à tout commentaire au sujet de cette date.
Toutefois, ce flou juridique ne changera pas la fin de l'histoire. La cour d'appel l'a confirmé: l'ex-dictateur sera bel et bien exécuté sans plus aucun recours à sa disposition et sans même pouvoir être gracié par le président. Le doute avait pourtant plané sur son exécution jusqu'à tout récemment alors que le président d'origine kurde de l'Irak, Jalal Talabani, avait exprimé son désaccord avec la peine capitale. Selon lui, le tribunal devrait attendre la fin d'un autre procès où Saddam Hussein est accusé, avec six autres dirigeants, d'avoir causé la mort de plus de 180 000 Kurdes en 1987-88. Mais la délégation de l'ordre d'exécution est possible, et il semblerait que le vice-président chiite Adil Abdul-Mahdi ait déjà accepté de signer l'arrêt de mort, ce qui met un point final au débat.
Des questions éthiques
Pourtant, l'annonce de sa mort imminente ravive la colère des organisations militant pour le respect des droits de la personne, qui croient à un procès injuste et récusent son ultime conséquence barbare: la peine capitale. D'autres disent carrément de cette condamnation qu'elle n'est pas légitime. «L'intervention américaine en Irak est elle-même controversée et, d'un point de vue moral, il est très problématique de célébrer le verdict de la condamnation à mort», a fait remarquer Ryoa Chung, professeur de philosophie à l'Université de Montréal et spécialiste des questions éthiques.
Selon Mme Chung, la rhétorique préventive des armes de destruction massive et, par la suite, le renversement du régime représentent un amalgame idéologique à ce point confus qu'il devient dangereux de cautionner les décisions et les jugements découlant de ce renversement. «Les chiites célèbrent ce verdict, et on peut les comprendre. Sans remettre le verdict en cause, on comprend toutefois mal la façon dont une puissance hégémonique extérieure renverse un régime en prenant en otage dans un discours moral le droit des populations chiites. Il y a eu un crime de lèse-majesté dans ce cas-là», a dit Mme Chung. «Dans ce contexte, la condamnation n'est qu'un soubresaut dans cette déconfiture générale», a-t-elle poursuivi, précisant que cela ne signifie pas qu'il faille entériner l'ancien régime despotique de Saddam Hussein.
Condamnation paradoxale
La condamnation à mort de Saddam Hussein, qui ne célébrera vraisemblablement pas son 70e anniversaire en avril prochain, fait également sourciller les partisans de l'abolition de la peine de mort. Le philosophe Daniel Weinstock reconnaît le paradoxe, le double discours de la démocratie libérale américaine, qui veut instaurer la démocratie après avoir renversé un despote pour finalement le tuer de façon barbare. «Il y a quelque chose de paradoxal. D'un côté, on va défendre le verdict et la peine de mort en disant que le système de la justice irakienne a fait ses preuves et que ce ne sont pas les États-Unis qui ont pris cette décision, mais d'un autre côté, ça ressemble à de la justice sauvage, à un règlement de comptes comme ceux qui ont lieu dans les périodes de transition après des régimes totalitaires et autocratiques», a-t-il souligné.
M. Weinstock dénonce cette manipulation de la justice qui fait de la condamnation de Saddam Hussein une exception qui permettra à la justice ordinaire de se rétablir. «Quand on parlera de Saddam, peu de larmes seront versées pour le personnage. Mais même si on était heureux de le voir quitter ce monde, il faudrait s'inquiéter de ce que cela augure pour le système judiciaire», a-t-il noté.
Rachad Antonius, sociologue à l'UQAM, n'établit pas de lien direct entre l'application de ce châtiment ultime et les démocraties, même si celles-ci tendent de plus en plus à abolir la peine capitale. «Dans les démocraties occidentales, la peine de mort a longtemps coexisté avec des systèmes parlementaires. Elle existe aussi aux États-Unis, qui est une démocratie représentative», a-t-il indiqué.
M. Antonius croit peu à la flambée de violence appréhendée à la suite de la mort de Saddam Hussein. «Il y aura des réactions spontanées immédiates, mais je ne crois pas que ce sera la force de fond. Ce sont plutôt les enjeux politiques comme la gestion du pétrole et la façon dont on va isoler ou inclure la Syrie et l'Iran dans les discussions qui importent. Beaucoup plus que Saddam, même si sa mort sera symbolique», a-t-il avancé.
Un symbole: voilà désormais ce que semble vouloir incarner Saddam Hussein. «Je me sacrifie. Si Dieu le veut, il ordonnera de me placer auprès des martyrs et des vrais hommes», avait-il déclaré dans un courrier daté de mardi et authentifié par son équipe d'avocats, basée à Amman, en Jordanie. «Je vous exhorte de ne pas haïr car la haine ne permet pas d'être juste; elle rend aveugle et ferme toutes les portes de la pensée», avait-il affirmé le lendemain sur un site Internet connu pour représenter sa formation politique, le parti Baas.
Saddam Hussein, un martyr qui ralliera les politiciens islamistes? M. Antonius n'en croit rien. «Depuis que son pouvoir a été remis en question, il joue sur la fibre religieuse alors qu'il avait toujours eu comme but, tout en étant un dictateur, de former un État laïque. Mais ça n'accroche pas», a-t-il dit. «Beaucoup d'États du monde arabe et de gouvernements essaient d'exploiter de façon tout à fait opportuniste et sans aucune éthique les principes religieux, mais les islamistes ne sont pas dupes. Ils s'orienteront vers des partis islamistes et non vers des dictateurs.»
Ainsi, Saddam Hussein, qui souhaitait mourir devant un peloton d'exécution, froidement fusillé comme c'est le cas des condamnés des cours martiales, subira la pendaison, à l'instar des criminels civils. Le destin le rattrape: en 1960, après plusieurs tentatives avortées de coup d'État contre le gouvernement en place, il avait été condamné à la peine de mort par contumace. Il s'était réfugié en Égypte pour étudier le droit. Cette fois-ci, tandis que les rumeurs circulent sur la date de son exécution, l'ex-dictateur attend dans le couloir de la mort. Dehors, sa condamnation alimentera librement la controverse, jusqu'à ce qu'il rende son dernier souffle.
Le Devoir
Avec l'Agence France-Presse et Reuters
Vos réactions
Geste barbare - par Claude L'Heureux (claude.lh@sympatico.ca)
Le vendredi 29 décembre 2006 13:00
Tu ne tueras point! - par Claude Gendron (oleron@videotron.ca)
Le vendredi 29 décembre 2006 11:00
Dès demain... - par Robert Henri
Le vendredi 29 décembre 2006 06:00

