Cuisante défaite des islamistes en Somalie
Mots clés : défaite, guerre civile, djihad, Somalie (pays)
Certains redoutent maintenant que le pays devienne une nouvelle terre de djihad
La République islamique de Mogadiscio a vécu. Sept mois après avoir pris la capitale somalienne, l'Union des tribunaux islamiques a été chassée comme un fétu de paille par le gouvernement fédéral de transition, appuyé par l'armée éthiopienne. Des troupes gouvernementales somaliennes sont en effet entrées hier matin dans la capitale, Mogadiscio, désertée par les milices islamistes qui la contrôlaient depuis juin.«Tous les Somaliens savent que la guerre civile a été trop longue. Le gouvernement de transition est venu pour y mettre fin et apporter la paix», a-t-il ajouté. «Toutes les personnes qui ont des armes et les miliciens armés devront rendre leurs armes», a insisté M. Gedi. Le gouvernement a du même coup renouvelé son offre d'amnistie à l'ensemble des combattants islamistes qui déposeront les armes, mais les extrémistes étrangers venus soutenir les islamistes seront poursuivis et traduits en justice, a-t-il affirmé.
Des miliciens progouvernementaux ont par ailleurs assuré avoir pris le contrôle d'infrastructures clés à Mogadiscio, comme le port, l'aéroport international et le palais présidentiel. «Maintenant que les islamistes ont quitté Mogadiscio, nous avons repris légitimement tous les lieux que nous contrôlions auparavant», a déclaré Abukar Osman Cheikh. Dans les faubourgs où ils sont entrés, les assaillants auraient reçu un accueil chaleureux de la population. Non pas tant qu'ils étaient attendus avec impatience par les habitants de Mogadiscio mais parce que ces derniers redoutaient des combats longs et acharnés.
Le porte-parole du gouvernement somalien, Abdirahman Dinari, a assuré que le gouvernement intérimaire tenait 95 % du pays. Déjà, depuis le 20 décembre, début de violents combats entre, d'un côté, les islamistes somaliens et, de l'autre, les forces gouvernementales somaliennes et des soldats éthiopiens, les islamistes avaient été mis en déroute dans plusieurs régions qu'ils contrôlaient dans ce pays de la Corne de l'Afrique, en guerre civile depuis 1991.
Débâcle des islamistes
De leur côté, les islamistes avaient annoncé plus tôt hier matin leur retrait «tactique» de Mogadiscio. C'est à 9h30 hier matin que le cheikh Chérif, chef du Comité exécutif des tribunaux islamiques, a donné l'ordre aux miliciens restés fidèles de se retirer de la ville pour éviter un long siège et des bombardements meurtriers. «Nous poursuivrons notre lutte contre l'occupant étranger, a-t-il ajouté. Nous avons un plan pour les chasser.»
Depuis, les principaux leaders islamistes sont invisibles. La rumeur les dit partis pour Kismayo, le grand port du sud de la Somalie, base principale de l'aile la plus radicale des tribunaux islamiques, les Shebab, et aussi des djihadistes étrangers. «Nous sommes vaincus. J'ai enlevé mon uniforme. La plupart de mes camarades ont eux aussi enfilé des vêtements civils», a déclaré à Reuters un ancien combattant islamiste. «La plupart de nos chefs ont pris la fuite.»
En fait, Mogadiscio était ville ouverte dès mercredi soir. Dans la débâcle, les miliciens islamistes ont abandonné les arsenaux aux pillards. Les milices claniques et les petits seigneurs de la guerre, qui terrorisaient Mogadiscio jusqu'en juin dernier, n'ont pas tardé à se servir. Les derniers arrivés se sont rabattus sur le marché aux armes: 150 $ la Kalachnikov, 30 ¢ pour une balle.
Au moins cinq personnes ont été tuées dans des échanges de tirs entre milices locales qui se disputaient le contrôle d'un dépôt d'armes après la fuite des combattants islamistes. Dans la capitale quasi déserte, les commerces étaient fermés hier et la population se terrait, effrayée par le départ des islamistes qui avaient eu le mérite, selon des habitants, de ramener la sécurité. Les islamistes avaient notamment instauré la charia dès leur arrivée.
Leurs milices s'étaient emparées de Mogadiscio en juin, après plusieurs mois de combats contre une alliance de chefs de guerre soutenue financièrement par les États-Unis. Les islamistes avaient réussi dans les mois suivants à prendre le contrôle de la plus grande partie du centre et du sud de la Somalie, pays déchiré par la guerre civile depuis la mort du dictateur Mohamed Siad Barre, en 1991. Ce conflit a fait au moins 300 000 morts.
Retour des islamistes?
Le gouvernement a longtemps considéré Mogadiscio comme étant trop difficile à prendre, mais son retour pourrait contribuer à affirmer sa légitimité et constituer une quatorzième tentative de restauration d'un pouvoir central, dans ce pays, depuis 1991.
Le gouvernement de transition parie maintenant sur un ralliement de nombreux chefs de clan, avec lesquels il a continué de dialoguer au beau milieu de son offensive contre l'Union des tribunaux islamiques (UTI), selon le ministre de la Communication somalien. Il compte aussi sur un ralliement des habitants de la capitale, assurant que le régime de l'UTI était trop strict et que les gens ne l'appréciaient pas. La défaite cuisante infligée aux islamistes parle en faveur de cet espoir. De l'avis général, «les Somaliens ne se battent jamais pour des gens qui ont perdu».
Les États-Unis, qui ont apporté leur soutien à l'intervention éthiopienne, ont affirmé hier suivre de «très près» la situation «complexe» en Somalie. Il n'est pas certain, en effet, que les nouveaux maîtres de Mogadiscio, arrivés dans les fourgons du voisin et ennemi traditionnel, l'Éthiopie chrétienne, suscitent la franche adhésion de la population somalienne, musulmane.
En outre, la cohésion et la capacité du gouvernement de transition à administrer un pays sans État depuis 1991 restent à démontrer. Malgré des dérives bien réelles, l'UTI avait au moins réussi à restaurer un semblant d'ordre dans les zones qu'elle contrôlait. Et offert, de l'avis des principaux intéressés, un répit à une population épuisée par 15 ans d'anarchie.
Les islamistes, qui gardent des relais locaux et des partisans armés, pourraient rapidement capitaliser sur l'incapacité du gouvernement fédéral, otage des chefs de guerre et des clans, à faire régner la sécurité à Mogadiscio. «Gagner ou perdre la guerre, ça ne veut pas dire grand-chose, mettait en garde hier Omar Idris, un leader de l'Union des tribunaux islamiques. Regardez Bush en Irak! Il a cru que c'était "mission accomplie" et, depuis, les Américains ne cessent de reculer en Irak.»
L'enjeu de la période qui s'ouvre désormais pourrait se résumer en ces termes: en voulant à tout prix empêcher l'instauration d'un régime «à la talibane» en Somalie, les États-Unis n'ont-ils pas pris le risque, à plus long terme, de renforcer la crédibilité des islamistes? Une sorte de prophétie autoréalisatrice. Au jour d'aujourd'hui, la présence des hommes d'al-Qaïda au sein de l'UTI reste sujette à caution. Même si une des figures de proue de l'UTI, le cheikh Hassan Dahir Aweys, est recherché par les États-Unis pour ses liens présumés avec le réseau terroriste.
Certains experts redoutent à présent que la Somalie devienne une nouvelle terre de «djihad», à la manière de l'Irak après la chute de Saddam Hussein. Dans les colonnes de l'International Herald Tribune d'hier, un ancien porte-parole de l'ONU en Irak, Salim Lone, a reproché à Washington d'avoir ouvert «un nouveau champ de bataille avec le monde musulman», après ceux de l'Afghanistan et de l'Irak. Au risque de nourrir le spectre d'une «guerre de civilisations».
Le Devoir
Avec l'Agence France-Presse,
Associated Press, Libération et Reuters

