Des boues dévoreuses à Java

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Le Monde
Édition du vendredi 22 décembre 2006

Mots clés : volcan, Java, boues, Désastre naturel, Indonésie (pays)

Un secouriste donne les premiers soins à un habitant de Java blessé par l'explosion d'un gazoduc, une déflagration provoquée par un véritable «volcan de boue» qui, depuis des mois, crache des tonnes de boue noirâtre.

Photo: Agence France-Presse

On a parlé d'un volcan, mais c'est un lac, un immense lac de boue qui s'étend à vos pieds. De la boue comme vous n'en avez jamais vu. Noirâtre, compacte, visqueuse, brûlante, nauséabonde. Vorace, elle a déjà englouti près de cinq villages et une vingtaine d'usines en six mois, mais elle n'est pas rassasiée. Ici, un minaret émerge, témoin d'une vraie vie il y a quelques mois. Là où la boue est moins profonde, le premier étage de ce qui fut une maison bourgeoise continue de défier l'invasion.

Au-dessus d'un point identifié comme la source de la boue s'élève une haute colonne de fumée blanche: «De la vapeur d'eau, vous rassure-t-on. C'est que l'eau, là-dessous, est à plus de 100 degrés. Une énorme bouilloire!»

Lumpur -- la boue, en bahasa indonésien -- est le nom du nouveau fléau qui s'est abattu sur Java. Le 29 mai, alors que la compagnie pétrolière locale Lapindo effectuait un forage exploratoire sur un gisement de gaz souterrain dans l'est de l'île, dans la conurbation de Surabaya, deuxième ville et poumon économique du pays, la boue a jailli tout près du lieu du forage, dans la municipalité de Sidoarjo. Les géologues ont identifié un «volcan de boue».

Toutes les tentatives de le maîtriser ont jusqu'ici échoué et, parti d'un débit de 5000 m3 par jour, le volume de boue crachée par le sol n'a cessé d'augmenter, jour après jour. Le ministre de l'Environnement, Rachmat Witoelar, n'a pu cacher son pessimisme: «Cela pourrait durer des années, a-t-il reconnu. Nous ne sommes pas en mesure d'arrêter le flot.»

Sachant qu'un camion benne ordinaire contient 10 m3, il faudrait donc 20 000 camions pour transporter le volume de boue produit en une journée à Sidoarjo.

La boue, salée, corrosive, contient du sulfure d'hydrogène et des hydrocarbures, mais nul n'est très sûr de son niveau de toxicité. 15 000 personnes ont déjà été déplacées après avoir tout perdu.

Plus de 430 hectares sont envahis par la boue, autour desquels des digues ont été érigées pour la contenir, comme un barrage. L'autoroute Surabaya-Gempol, axe routier vital pour l'acheminement des matières premières du port vers les industries de la région dans un sens et des produits exportables dans l'autre, a dû être fermée définitivement lorsque la boue en a pris possession, le 25 novembre.

Tous les ingrédients d'une catastrophe sont réunis. Une catastrophe écologique, humaine, économique. Non pas que les catastrophes soient quelque chose de nouveau pour les Indonésiens: en deux ans, ils ont cumulé tsunami, tremblements de terre, éruption volcanique et attentats terroristes. Dans ce pays de 220 millions d'habitants, la vie continue, mais différemment. «Un tremblement de terre, un raz-de-marée, ç'a un début et une fin, relève le professeur Indrasurya. Nous ne sommes pas habitués aux désastres sans fin.»

Mercredi 22 novembre, le désastre a tourné au drame. «Vers 16h, j'ai remarqué des fissures dans la digue, raconte Sukamto, le policier chargé de la surveillance de l'autoroute. Puis, j'ai senti la terre bouger. Dans un périmètre de 20 mètres, le niveau de la boue montait et descendait. À 19h, la boue a débordé de la digue. À 19h20, la fissure était devenue un fossé, un camion est tombé dedans. En l'espace de dix minutes, un jet de boue a jailli, l'autoroute s'est fendue et une immense flamme est montée dans le ciel.» Enfoui profondément sous le site, un gazoduc avait rompu sous la pression du sol, affaissé sous le poids de la boue au-dessus. Douze corps ont été repêchés, deux policiers n'ont jamais été retrouvés.

Que faire face à la boue? C'est la question qui agite Basuk Hadimulyono, le chef de l'équipe nationale chargée le 8 septembre par le président de gérer le désastre. Directeur au ministère des Travaux publics, Basuki était à Atjeh le lendemain du tsunami, en décembre 2006: «J'aime les défis», dit-il. Il est servi. Il a le ton rassurant des hauts fonctionnaires: si les deux puits de réparation (relief wells) qui tentent d'étouffer la source d'éruption de la boue à l'aide d'une boue plus lourde réussissent, «ce sera une première», dit-il fièrement, car cette situation est sans précédent.

Mais la confusion et l'imprécision des chiffres qu'il cite, loin de rassurer, inquiètent. Il a fait creuser un canal de dérivation pour déverser la boue dans la rivière voisine, la rivière Porong, qui se jette dans le détroit de Madura, avec l'espoir que tout cela soit évacué vers la mer. Cependant, trop lourde, la boue se dépose dans la rivière Porong au lieu d'être entraînée par le cours d'eau.

Partout, alors que l'Indonésie prend tardivement la mesure du désastre, la colère monte contre la compagnie pétrolière Lapindo. L'explication désormais jugée la plus plausible sur l'origine du désastre est celle d'une erreur commise par Lapindo lors du forage: dans ce type d'opération, la tige de forage doit être «chemisée», c'est-à-dire revêtue d'un tubage qui l'isole de l'extérieur. Mais celle-ci ne l'était pas. Négligence ou volonté d'économiser quelques centaines de milliers de dollars?

Dans toutes ses dimensions, la catastrophe de Sidoarjo est un concentré de l'Indonésie d'aujourd'hui: un contexte énergétique tendu qui, poussé par une forte croissance de la demande, entraîne une politique intensive de forage, sans égard pour l'environnement. Une sous-estimation de l'ampleur du désastre pendant plusieurs mois. Une attitude flagrante de rétention d'information et de non-transparence de la part de la compagnie impliquée. L'incapacité de la société civile à s'organiser et la méfiance à l'endroit de certaines ONG écologistes dont elle ne comprend pas le combat.


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