Et puis euh - Fascinons-nous

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Jean Dion
Édition du jeudi 21 décembre 2006

Mots clés : ESPN, Sport, Québec (province)

On dira ce qu'on voudra, et si on ne veut rien dire, c'est correct aussi puisque nous vivons dans une démocratie phénoménale où on peut raisonnablement s'accommoder de n'importe quoi, l'humain constitue un objet de fascination proprement immarcescible (c'est la fascination qui est immarcescible, pas l'humain, qui, lui, pèche par marcescibilité flagrante même s'il essaie de se faire accroire le contraire avec des gadgets comme la chirurgie plastique, le Grecian Formula 16 ou des espadrilles blancs neufs. Tout à fait, des espadrilles blancs neufs. On ne sait encore pourquoi au juste, mais lorsque l'humain de 60 ans et plus va se promener à pied dans une démarche touristique, il porte immanquablement des espadrilles très neufs et très blancs. Question de confort, rétorquerez-vous sans doute, mais cela n'explique pas pourquoi ils sont toujours très blancs. Et c'est là que j'interviens pour vous dire: parce que les vieux veulent se démarcescibiliser, mesdames messieurs.) Par exemple, prenez la décision annoncée par des sauteuses à ski canadiennes d'entreprendre des démarches sérieuses afin que la discipline soit ouverte aux femmes lors des Jeux de 2010, à Vancouver. «Il est terrible qu'au XXIe siècle, les femmes n'aient pas droit à un traitement égal», a dit Katie Willis, une sauteuse de 15 ans qui est actuellement la meilleure au pays et la sixième au monde.

Bien sûr, on aura compris que la fascination ne provient pas du fait que les femmes réclament l'égalité, y compris la possibilité de s'élancer du tremplin majestueux et de tutoyer les cieux en une phénixienne voltige semi-horizontale (quand on est poète, hein), mais de la réaction des gens lorsqu'on leur soumet la question pour fins de discussion autour d'enjeux de société. «Ouais ben, va falloir qu'on admette les gars à la nage synchronisée, d'abord», répond aussitôt l'humain, si si, vous essaierez, vous verrez. Et si vous voulez pousser un peu la réflexion en considérant ce qui n'est pas offert aux deux sexes dans le programme olympique, vous ne tarderez pas à vous imaginer un gymnaste masculin aux barres asymétriques -- avec ce que cela suggère comme douleur par procuration dans la région --, un autre à la poutre et un autre lançant en l'air un ballon, un cerceau et un ruban tout en faisant des sparages sur le tapis. Car c'est là qu'on est rendu: tout doit être égal.

Il est en effet trop facile d'oublier qu'avec les progrès de la science sportive, il n'y a plus d'empêchements valables. Finis les préjugés d'antan, comme lorsque, il y a 50 ans à peine, on croyait qu'une femme endommagerait gravement sa santé si elle tentait de courir un marathon ou qu'un quasi-sexagénaire pourrait continuer à livrer de la grosse boxe professionnelle avec pas de casque comme Rocky Balboa le fait en ce moment même devant nos yeux ébahis.

Autre motif de fascination: l'amateur de sport lui-même. Alors là, il y a de quoi ne pas en revenir, peu importe où on est rendu.

La dernière fois, nous avions évoqué le sondage annuel que mène le magazine ESPN auprès de ce qu'il appelle la SportsNation, une espèce de genre de groupe de personnes qui forment un ensemble qu'on peut définir de différentes manières à la condition que le tout se fasse au sein d'un Canada uni. La SportsNation se reconnaîtrait d'ailleurs elle-même comme SportsNation, mais la NonSportsNation, selon des sources, considérerait de l'extérieur cette reconnaissance comme purement symbolique, enfin c'est très compliqué.

Donc, premier résultat fascinant: 13 % des amateurs croient que Dieu eux-mêmes en personnes -- Ils sont bien trois, non? trois dans un? un programme triple, en quelque sorte -- intervient directement dans les événements sportifs. C'est quand même plus de un sur huit, ça, mes amis. À votre place, je passerais au peigne fin la liste des participants à votre pool de quelque chose et je les soumettrais à une enquête de crédit. S'il y en a un seul qui entretient des connexions avec une force supérieure, il triche. Démasquez le coquin sans plus tarder. Cela, bien qu'il demeure relativement difficile de savoir de quel côté Dieu penche dans un match étant donné l'insondabilité légendaire de Ses voies.

Autre donnée que vous pouvez lancer à la cantonade dans un cocktail dînatoire pour un effet rosbif garanti: 56 % des fans croient que la lutte est arrangée.

Bon.

Ici, évidemment, la surprise étonnante réside dans le fait qu'il n'y ait que 56 % qui croient la lutte arrangée. Car on déduit aussitôt, exactement comme dans le cas de la nage synchronisée masculine, que c'en fait un sacré tas, cause de vertige démocratique puisque tous ces gens ou presque ont le droit de vote, qui sont persuadés du contraire. Certes, ici, on ne dispose pas de toutes les informations pertinentes, on ne sait pas si ce sont 44 % qui croient la lutte non arrangée ou si, là-dedans, certains ont dit ne pas savoir. Je me risque tout de même à émettre une hypothèse vlan dans les dents: quelqu'un qui ne sait pas si la lutte est arrangée ou non ne vaut pas mieux qu'un autre qui croit que la lutte n'est pas arrangée, aussi peut-on les mettre tous dans le même bain, et soyons-en sidérés. (J'espère que vous ne lisez pas ceci juste avant d'aller vous coucher, cela pourrait vous donner des cauchemars.)

Ces chiffres soulèvent quand même deux interrogations fondamentales induites par une analyse combinatoire complexe que j'ai élaborée au moment même où un ami lecteur, M. Carpentier, me faisait part d'une corrélation troublante* dans le merveilleux sportª: si Dieu intervient dans les événements sportifs, les événements en question s'en trouvent-ils dès lors arrangés? Et si on met quelques billets du dominion sur l'événement, s'agit-il d'un pari ontologique?

Vous ne le savez pas, hein? Je le savais. C'est parce que vous n'avez pas l'heur de faire partie du groupe d'élite: les 2 % qui disent qu'ils seraient absolument incapables de continuer à vivre si le sport-spectacle disparaissait.

(* Dans le match opposant votre Canadien à leurs Sabres mardi soir, deux joueurs portaient le numéro 51: Bouillon et... Campbell. Et dire que 51 est une marque de pastis, une boisson que je vois dans ma soupe. Scusez.)

La prochaine fois, nous verrons si ça sent vraiment la coupe et ce qu'il y a à boire dedans.

***

jdion@ledevoir.com


Vos réactions


salut - par anass bitrou
Le mardi 13 février 2007 07:00

À défaut de Gatorade ! - par Claude Audet
Le jeudi 28 décembre 2006 08:00

marcescibilité - par Michel Gauthier
Le jeudi 21 décembre 2006 14:00

Que sent la coupe? - par Pierre-R. Desrosiers
Le jeudi 21 décembre 2006 10:00

Espadrille - par Louise Delisle
Le jeudi 21 décembre 2006 09:00

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