C-130J: un achat controversé
Mots clés : Lockheed Martin, Défense, C-130J, Canada (Pays), États-Unis (pays)
Le ministère de la Défense va dépenser 4,9 milliards pour un type d'appareils dont le Pentagone ne veut plus

Rarement un avion militaire a-t-il soulevé autant la controverse que le nouveau C-130J. Aux États-Unis, la discorde est bien présente depuis maintenant deux ans entre, d'un côté, le Pentagone et les ONG non partisanes qui surveillent les activités militaires de Washington, et, de l'autre, la US Air Force et Lockheed Martin. Un débat qui n'a pas sa raison d'être, a toutefois soutenu au Devoir Jack Crisler, vice-président international en développement des affaires aéronautiques pour Lockheed Martin, joint au Texas. «Tout cela est basé sur des informations périmées et inexactes, dit-il. L'avion va très bien et répond aux attentes.»
La controverse est néanmoins importante et touche maintenant Ottawa, où les députés de l'opposition ont bien l'intention de talonner le gouvernement Harper sur ce choix militaire. D'autant plus que l'achat des C-130J n'est pas encore confirmé, puisque le contrat n'est pas signé.
Le 24 novembre dernier, le gouvernement canadien a annoncé en catimini que la compagnie Lockheed Martin remportait la Demande d'expression d'intérêt et de qualification (DEIQ). Cette procédure permet d'éliminer la concurrence lors de l'appel d'offres, puisque les critères de la DEIQ sont élaborés en fonction d'un appareil bien précis. Dans ce cas-ci, soit l'achat d'avions de transport tactique, l'armée canadienne a moulé ses critères sur le C-130J, afin qu'il soit le seul à se qualifier, ce qui élimine l'autre concurrent: Airbus et son avion A400M.
Preuve supplémentaire du bras de fer qui se joue en coulisse, les hauts dirigeants d'Airbus ont l'intention de contre-attaquer aujourd'hui en conférence de presse, à Ottawa. Précisons toutefois que l'enquête du Devoir est en marche depuis plus d'un mois et que la conférence de presse d'Airbus a été annoncée seulement hier après-midi, bien après la décision de publier l'article cette semaine.
Une DEIQ n'est toutefois pas un contrat (celui-ci sera signé en août prochain), et les négociations avec l'avionneur ne font que commencer. On connaît par contre la valeur du contrat à venir: 3,2 milliards pour l'achat des 17 avions et 1,7 milliard pour l'entretien sur 20 ans.
Un premier écueil se profile à l'horizon. À 3,2 milliards pour 17 avions, cela voudrait dire 188 millions par appareil. Or, Washington a payé un prix unitaire qui oscille entre 52 et 66 millions US. Déjà, les députés de l'opposition s'inquiètent. Le 6 novembre dernier, avant même l'annonce de la DEIQ, le député du Bloc québécois, Claude Bachand, interrogeait le ministre de la Défense, Gordon O'Connor. Ce dernier a dit ne pas savoir pour l'instant combien allait coûter chacun des appareils.
Aux États-Unis, l'avion ne fait pas davantage l'unanimité. Alors que le modèle Hercules est célébré d'un bout à l'autre de la planète pour sa fiabilité depuis 50 ans, «le nouveau modèle J est plutôt devenu une légende dans la communauté des acheteurs comme étant un exemple de mauvais développement technologique», écrit dans un rapport de mars 2005 le Project on Government Oversight (POGO), un organisme non gouvernemental et non partisan de Washington reconnu pour ses investigations dans le domaine de la défense. «Nous avons effectivement une mauvaise opinion de cet avion, notamment en raison de ses nombreux problèmes et de son coût exorbitant», a confirmé au Devoir Jennifer Porter Gore, directrice des communications de l'organisme.
Et elle n'est pas la seule. En juillet 2004, l'Inspecteur général du département américain de la Défense, Joseph E. Schmitz, a remis au Sénat un rapport dévastateur sur le C-130J. L'inspecteur, l'équivalent de notre vérificateur général, a lancé son enquête à la suite de plaintes anonymes. Sur les 50 avions C-130J achetés entre 1996 et 2004 au coût de 2,6 milliards US, aucun n'était en mesure de se rendre dans les zones de combat et donc de remplir sa mission première.
«Le C-130J ne remplit pas les spécifications du contrat et, par conséquent, ne peut pas être opérationnel et performant dans les missions [exigées]», écrit Joseph E. Schmitz. Les C-130J «ne peuvent être utilisés que pour de l'entraînement» ou des missions très limitées, ce qui occasionne des coûts supplémentaires à l'armée américaine, qui doit maintenir à niveau ses anciens Hercules identiques à ceux que le Canada possède. Le C-130J ne peut alors pas effectuer des recherches et des sauvetages dans les zones de combat. Il se comporte mal lors des opérations spéciales de nuit, lors des sauts de parachutistes, lors des décharges en vol de conteneurs et lorsque les températures sont particulièrement froides. Aucun des avions n'est alors en activité en Irak ou en Afghanistan, sauf pour des missions «limitées».
Autre problème: l'ancien Hercules et le nouveau C-130J, même s'ils partagent le même bagage génétique, sont en réalité fort différents. À peine 30 % des composantes sont les mêmes, ce qui requiert un nouvel entraînement pour les pilotes et cause des problèmes d'entretien.
De plus, les difficultés que rencontre l'armée américaine sont souvent assez importantes pour mettre la vie des soldats en danger. L'inspecteur général avance dans son rapport que les évaluateurs de l'avion ont été confrontés à 168 déficiences de catégorie 1, soit des difficultés qui peuvent «causer la mort, des blessures graves, des pertes d'équipement majeures et/ou empêcher de bien performer en zones hostiles», écrit Joseph E. Schmitz. Cela représente 19,7 % de tous les problèmes constatés.
Quelques mois plus tard, autre rapport négatif, cette fois de l'Évaluateur indépendant de l'équipement pour le Pentagone [Independent weapons tester], Thomas Christie. Il ajoute alors à la controverse qui fait déjà rage dans les médias américains en soutenant dans son rapport annuel publié fin 2004 que le C-130J «échoue à remplir ses obligations opérationnelles».
Malgré ces rapports accablants, l'armée de l'air américaine appuie Lockheed Martin et défend son choix. L'avion s'améliore et les changements sont apportés, répond le département.
Le Pentagone veut mettre fin au contrat
Mais la Maison-Blanche perd patience après huit ans de problème. L'ancien secrétaire américain de la Défense, Donald Rumsfeld, ne veut plus honorer le contrat conclu avec Lockheed Martin, qui prévoit l'achat total de 117 appareils au coût de 7,45 milliards US. Le 23 décembre 2004, dans une note interne confidentielle dont Le Devoir a pris connaissance, le numéro deux du Pentagone à ce moment, Paul Wolfowitz, annonce aux hautes instances de l'armée de l'air que le contrat prendra fin prématurément.
En février 2005, devant un comité du Congrès, Donald Rumsfeld affirme qu'«à 66,5 millions $US, cet avion commence à coûter cher à construire et à entretenir», particulièrement si on compare avec l'autre option moins coûteuse sur la table, soit améliorer les vieux Hercules qui ont fait leurs preuves.
Cette décision déclenche la fureur de certains représentants du Congrès qui ont approuvé ce contrat quelques années plus tôt. Le 10 janvier 2005, le président Bush reçoit une lettre de 24 sénateurs qui plaident le besoin urgent de moderniser la flotte d'avions vieillissants et qui mettent en garde contre les pénalités exorbitantes de fin de contrat. Celles-ci seraient de près de deux milliards de dollars, disent les sénateurs.
Une enquête de POGO a toutefois permis de découvrir que 21 des 24 sénateurs avaient reçu des dons de Lockheed Martin entre 1999 et 2004, pour un total de 183 000 $. De plus, le contrat conclu avec Lockheed Martin précise que la pénalité de rupture de contrat ne peut excéder 383 millions en 2004.
La campagne des sénateurs américains porte ses fruits malgré tout. En mai 2005, la Maison-Blanche revient sur sa décision, officiellement en raison des coûts de rupture du contrat.
Le Canada achète-t-il des citrons?
Est-ce que le Canada s'apprête à acheter à grands frais un avion qui n'a pas encore fait ses preuves? Absolument pas, tranche Jack Crisler, vice-président de Lockheed Martin. «Le rapport [de l'Inspecteur général] était basé sur de vieux faits périmés qui n'ont rien à voir avec la réalité. En fait, le C-130J est déployé dans les zones de combats et se comporte selon nos attentes», dit-il.
Son collègue des communications chez Lockheed Martin, Peter Simmons, soutient que des C-130J sont maintenant en activité dans des zones de combat en Irak et en Afghanistan, mais ne peut en préciser le nombre, puisque ce renseignement n'est pas public. Il souligne que quatre autres pays (Royaume-Uni, Italie, Australie et Danemark) ont aussi des C-130J (62 en tout). Les États-Unis en ont présentement 83. Mais tous les pays qui ont acheté ces appareils ont connu des difficultés à un moment ou à un autre, que ce soit concernant le coût des avions ou sur la technologie, soutient toutefois POGO dans son rapport.
À Ottawa, l'armée canadienne refuse d'expliquer pourquoi elle veut cet appareil en particulier. Une porte-parole a simplement indiqué que le ministère de la Défense était au courant des difficultés rencontrées par l'armée américaine avec le C-130J. «Les représentants des Forces canadiennes connaissent bien l'expérience de la United States Air Force avec les C-130J et ont consulté son personnel durant le déroulement du projet actuel. Il est admis que l'armée des États-Unis a éprouvé certaines difficultés avec ce nouvel aéronef à sa livraison initiale, mais ces difficultés ont été surmontées de façon satisfaisante alors que les procédures opérationnelles et d'entretien appropriées ont été établies. Nous sommes confiants que le C-130J est l'appareil qui permettra de répondre aux besoins exigeants du transport aérien tactique des Forces canadiennes», affirme la caporale Stéphanie Godin, du bureau de liaison avec les médias.

