Une «nation» de pure laine?

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Hélène Buzzetti
Édition du mardi 28 novembre 2006

Mots clés : Québécois, définition, nation, Québec (province), Canada (Pays)

Le ministre Michael Chong démissionne pour cause de «nationalisme ethnique»

Ottawa — C’est chose faite: la Chambre des communes a officiellement reconnu hier soir l’existence de la nation québécoise. Mais le gouvernement conservateur a ouvert une boîte de Pandore en offrant pour la première fois sa définition de ce qu’est un Québécois, une définition qui transcende les frontières du Québec, mais pas nécessairement les différences raciales ou linguistiques. Tout cela alors qu’un des ministres de Stephen Harper a démissionné en se disant incapable d’appuyer sa motion qui relève à son avis du «nationalisme ethnique».

La motion conservatrice reconnaissant que les «Québécois forment une nation au sein d’un Canada uni» a été adoptée à 266 voix contre 16. L’indépendant Garth Turner ainsi que 15 libéraux s’y sont opposés. Treize autres libéraux étaient absents ainsi que deux bloquistes, deux néo-démocrates et six conservateurs, dont le ministre démissionnaire, Michael Chong. Stéphane Dion et Michael Ignatieff ont voté pour.

Autant Stephen Harper que Gilles Duceppe se sont réjouis de l’issue du vote. À Québec, le ministre responsable des Affaires intergouvernementales canadiennes, Benoît Pelletier, a qualifié ce vote de «grand pas pour le Québec», un vote «très convaincant et sans équivoque sur une motion à caractère délicat». «C’est excellent pour les fédéralistes parce que c’est la preuve que les Québécois peuvent être reconnus pour ce qu’ils sont au sein du Canada.»

Le vote a eu lieu cinq jours après le dépôt de la motion-surprise de Stephen Harper et certains diront qu’il était temps. Plus les jours passaient, plus la controverse gagnait de l’ampleur. Après avoir été encensé pour avoir porté un dur coup au Bloc québécois avec sa motion, le premier ministre Stephen Harper commence donc à sentir les effets pervers de son «coup de génie». La division au sein du camp fédéraliste, tous partis confondus, se fait plus évidente.

Le ministre des Affaires intergouvernementales et des Sports, l’Ontarien Michael Chong, a démissionné de ses fonctions hier en se disant incapable d’endosser la motion conservatrice.
«Pour moi, reconnaître les Québécois comme une nation, même à l’intérieur d’un Canada uni, implique la reconnaissance d’un nationalisme ethnique que je ne peux appuyer, a-t-il expliqué.
Une telle reconnaissance ne peut être interprétée comme impliquant un nationalisme territorial parce qu’elle ne se réfère pas à une entité géographique, mais plutôt à un groupe de personnes.»

En soirée, le premier ministre s’est rendu dans le plus grand secret à Rideau Hall pour assermenter le remplaçant de M. Chong, Peter Van Loan. En l’absence de la gouverneure générale Michaëlle Jean, qui se trouve en tournée en Afrique, c’est la juge en chef de la Cour suprême, Beverley McLachlin, qui a procédé à l’assermentation. Seul un communiqué de presse a été diffusé par la suite.

Du côté libéral, deux candidats à la chefferie, Gerard Kennedy et Ken Dryden, ont annoncé qu’ils s’y opposaient désormais et deux autres ont invité les militants à retirer leur résolution devant être votée demain, au congrès qui s’ouvre à Montréal.

Par quel bateau?

Mais ce qui a le plus retenu l’attention, c’est la définition de «Québécois» que le gouvernement a finalement accepté d’offrir, une définition confuse et souvent contradictoire. La version anglaise de la motion de Stephen Harper utilise le mot «Québécois» au lieu de «Quebeckers». Jusqu’à présent, aucun conservateur n’avait voulu expliquer pourquoi. La réponse est arrivée hier soir, de la bouche des ministres Lawrence Cannon, lieutenant pour le Québec, et Marjory LeBreton, leader du gouvernement au Sénat, les deux ayant été dépêchés en catastrophe pour commenter la défection de leur collègue.

Après un échange musclé avec les deux ministres sur la définition à donner au mot «Québécois», la question suivante a été posée en anglais par une journaliste du quotidien The Gazette. «Lorsque vous faites référence aux Québécois [en français], cela inclut-il tous les résidants du Québec sans égard au bateau par lequel leurs ancêtres sont arrivés?»
«Non, a répondu M. Cannon. Il y a 400 ans, lorsque Champlain est débarqué sur les rives de la ville de Québec, il parlait bien sûr des Canadiens. Et à mesure que le débat a évolué, on a parlé des Canadiens français et, au Québec, on parle des Québécois maintenant qui occupent cette terre-là, l’Amérique. Il est fort possible, non seulement il est fort possible, mais il est tout à fait évident qu’il y a des Canadiens français qui demeurent à l’extérieur du Québec, qui demeurent en Ontario, qui demeurent au Nouveau-Brunswick, qui demeurent partout au pays. Et donc, dans ce sens-là, nous on a répliqué à la motion que le Bloc québécois a mise de l’avant.»

L’auteure de ces lignes a alors demandé si elle était Québécoise puisque ses ancêtres italiens sont arrivés en Amérique bien après Champlain. «Moi aussi, parce que ma famille est débarquée en 1795, a répondu M. Cannon. Est-ce que je me considère comme étant un Québécois? Oui, je me considère comme étant un Québécois et ceux qui se considèrent comme Québécois, ils peuvent bien le porter. Mais je ne pense pas qu’il est question de forcer quelqu’un qui ne se sent pas comme étant un Québécois, qui doit être nécessairement lié à cette chose-là [à cette désignation]. C’est le dilemme dans lequel s’est toujours trouvé le Bloc québécois. D’une part, faire reconnaître par l’Assemblée nationale l’intégrité du territoire québécois et, d’autre part, dire que les Québécois font partie de l’ensemble de ce territoire. C’est faux, parce qu’il y a des gens qui fondamentalement ont opté pour le Canada.»

Les anglophones du Québec sont-ils Québécois? «Ils peuvent l’être. Moi je le suis», a répondu M. Cannon. M. Cannon a accusé les bloquistes d’entretenir une définition «pure laine» des Québécois, mais le chef Gilles Duceppe a répliqué que pour lui, quiconque habite le territoire de la province est Québécois.

Vendredi dernier, un autre député conservateur interrogé sur l’utilisation française du mot «Québécois» dans la version anglaise de la motion, Peter Goldring, a indiqué qu’il s’agissait de faire référence «au peuple fondateur d’un pays, à Louis Riel, aux gens à travers le pays, aux Québécois».

M. Cannon a soutenu que le gouvernement avait inséré dans la version anglaise le mot «Québécois» pour reprendre la formulation exacte utilisée par le Bloc québécois dans sa motion originale. Cela est faux puisque le Bloc n’a fourni qu’une version française de sa motion, et celle-ci a été traduite en anglais par la Chambre des communes en utilisant le mot «Quebeckers».

Après le vote à la Chambre des communes, Stephen Harper a déclaré que «les Québécois savent qui ils sont».

Nationalisme ethnique

La démission de M. Chong a été minimisée par les troupes conservatrices parce que basée sur ses convictions personnelles. M. Chong a dit ne pas remettre en question les orientations générales de son gouvernement.

La nouvelle fracassante de sa démission a été éventée vers 15 heures par nul autre que le député banni du caucus conservateur, Garth Turner, en toute fin de la période de question. Le premier ministre Stephen Harper a refusé de répondre. «Je n’ai rien à ajouter à ma réponse précédente. Bien sûr, nous surveillerons comment tous les membres du Parlement voteront ce soir [hier soir].»

Tout indique que le gouvernement n’avait pas l’intention d’annoncer ce départ avant le vote. Pendant la période de questions, M. Harper et son lieutenant pour le Québec, Lawrence Cannon, s’étaient absentés quelques instants et seul le premier ministre était revenu, éveillant les soupçons des partis d’opposition. À la sortie de la Chambre des communes, les ministres et leurs adjoints fuyaient les caméras. Des conférences de presse ont finalement été organisées, à toute hâte, en fin de journée.

Idem chez les libéraux

La situation s’envenimait aussi du côté libéral. Le candidat au leadership Ken Dryden a voté contre la motion conservatrice reconnaissant les Québécois comme une nation. Lors du débat en Chambre, M. Dryden a indiqué qu’il ne se sentait pas à l’aise avec la motion initiale du Bloc et que celle des conservateurs, à défaut de le faire se sentir mieux, lui a donné un peu d’espoir. Mais le ralliement-surprise de Gilles Duceppe vendredi l’a ébranlé.

«Cela a commencé à paraître fondamentalement et irrémédiablement mal avisé lorsque le Bloc a annoncé qu’il appuierait la motion du gouvernement, clamant que le Canada deviendra le premier pays à reconnaître officiellement le Québec comme une nation et qu’il y aura d’autres pays qui vont reconnaître le Québec et le pays du Québec.»

Gerard Kennedy, considéré comme troisième dans la course, a aussi fait la même annonce. Comme il n’a pas de siège à la Chambre des communes, il n’a pas pu voter hier soir. Par respect pour le chef intérimaire, il n’a pas invité ses supporters élus à l’imiter. Ils se sont divisés moitié-moitié. Le député Bernard Patry, son président de campagne au Québec, s’est évité une position fâcheuse: son assemblée d’investiture avait lieu hier soir à Montréal et il n’a donc pas assisté au vote.

«La responsabilité du premier ministre est de protéger la Constitution et l’unité du pays, a déclaré M. Kennedy. Cette motion ne fait ni l’un ni l’autre. Cela n’est pas bon pour le Canada. Il est indéniable que la motion va créer des attentes en attribuant une légitimité officielle au “concept” de nation, sans pour autant le définir.» «De plus, cette motion ne fait rien pour la reconnaissance des autochtones, des Acadiens ou d’autres groupes minoritaires qui ont une culture et un héritage distincts.»

En outre, Stéphane Dion et Bob Rae ont invité les militants libéraux de l’aile québécoise du Parti à retirer la résolution, à l’origine de tout ce débat, reconnaissant la nation québécoise, et devant être débattue et votée demain lors du congrès. «Il me semble que le bon sens voudrait que soit on retire le sujet, soit, si on veut le garder, qu’on prenne acte de la décision de la Chambre. Mais le problème, c’est que le bon sens ne triomphe pas toujours dans ce genre de débat», a déclaré M. Dion.

Joint hier, un des parrains de cette résolution, Marc Bélanger, a indiqué qu’il voulait d’abord prendre acte du vote à la Chambre des communes avant de déterminer la suite des choses.

Avec la collaboration de Robert Dutrisac
Le Devoir


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