Benoît XVI entame aujourd'hui un voyage à haut risque en Turquie

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Christian Rioux
Édition du mardi 28 novembre 2006

Mots clés : Benoît XVI, pape, visite, Vatican (pays), Turquie (pays)

Istanbul -- Venu en Turquie pour rencontrer le patriarche de l'Église grecque orthodoxe et conforter les derniers chrétiens de Constantinople, le pape qui arrive ce matin en Turquie risque d'être rattrapé par le débat sur l'islam. C'est une visite à haut risque qu'entreprend Benoît XVI qui doit atterrir à Ankara cet après-midi pour rencontrer les représentants du gouvernement turc et se rendre dès demain à Éphèse et à Istanbul.

Depuis quelques semaines, Rome et Ankara ont tout fait pour tenter de réduire les tensions. C'est pourquoi le premier ministre, Recep Tayyip Ergogan, qui doit s'envoler pour Riga où se tient le sommet de l'OTAN, rencontrera finalement le pape à l'aéroport. Mais il se peut que ces précautions soient insuffisantes comme semblaient le montrer les milliers de manifestants qui sont déjà descendus dans la rue dimanche à l'appel des organisations intégristes et ultranationalistes.

Celles-ci ont beau représenter moins de 5 % de la population, elles sont déjà assurées d'accaparer une grande partie des bulletins télévisés. Il y a deux semaines, 40 % des Turcs disaient pourtant ne pas se préoccuper de cette visite et 30 % la considéraient comme une chance de dialogue. Seulement 20 % se sont déclarés réticents à la venue du pape. Malgré les images percutantes, la foule estimée à 20 000 personnes qui a manifesté dimanche à Istanbul était finalement plutôt maigre à côté des 100 000 personnes annoncées par les organisateurs. Hier, ils n'étaient que 200 à manifester à Istanbul et à Ankara.

Dans la petite rue Papa Roncalli, nommée en l'honneur de l'ancien cardinal Roncalli (Jean XXIII) qui y a habité pendant dix ans, les passants n'en reviennent pas de voir les centaines de policiers envahir le quartier. «Ce n'est pas vrai, il ne va pas dormir là», disait Nalan en désignant le modeste bâtiment qui sert de nonciature au Vatican derrière le lycée français Notre-Dame de Sion. Le gouvernement a annoncé un déploiement policier plus impressionnant que celui qui avait entouré la visite de George Bush en 2004.

À Istanbul seulement, 12 000 policiers seront dans les rues et sur les toits. En attendant, les commerçants se réjouissent de voir le quartier aussi propre. Voilà deux semaines que des ouvriers s'affairent à réparer les trottoirs.

«Le pape traîne deux boulets en Turquie, dit Mgr Louis-Armel Pelâtre, vicaire apostolique de l'ancienne Constantinople. Le premier, c'est évidemment cette allocution de Ratisbonne, dans laquelle il citait un texte ancien associant la violence à l'Islam. Le second remonte à l'époque où il n'était pas encore pape. «Historiquement et culturellement, la Turquie a peu de choses en commun avec l'Europe», avait déclaré le cardinal Ratzinger.

«Heureusement, dit Mgr Pelâtre, les Turcs n'ont pas l'habitude de s'enflammer pour des affaires religieuses.» À Istanbul, même les jours de fête, il n'y a pas 20 % de la population dans les mosquées.

Si le pape sait trouver les mots, cette visite risquée pourrait être aussi l'occasion d'un geste d'ouverture à l'égard de l'islam, estiment de nombreux observateurs. En visitant la grande Mosquée bleue d'Istanbul, un bijou qui rivalise avec l'ancienne cathédrale Sainte-Sophie où il est attendu jeudi, Benoît XVI deviendra le second pape après Jean-Paul II à pénétrer dans une mosquée. Les événements de Ratisbonne «rendent ce voyage encore plus opportun et significatif», selon l'archevêque Dominique Mamberti, ministre des Affaires étrangères du Vatican.

Pour le gouvernement turc, cette visite se veut d'abord un signe d'appartenance de la Turquie à l'Europe. Le pape rencontrera le représentant des Affaires religieuses de Turquie, Ali Bardakcioglu à Ankara. Dans le subtil langage de la diplomatie internationale, cette courtoisie faite à un simple fonctionnaire responsable des cultes est considérée comme un geste d'une bienveillance extrême à l'égard de la Turquie et de son État laïc. Tout comme cette visite de Benoît XVI au mémorial d'Ataturk, le fondateur de la Turquie moderne qui a laïcisé le pays par des mesures radicales, en confisquant notamment les biens des églises.

Réconciliation avec les orthodoxes

Si Benoît XVI fait aujourd'hui ses premiers pas en terre d'islam, cette visite n'en est pas moins la troisième d'un pape en Turquie. Paul VI avait ouvert la voie en 1967, suivi de Jean-Paul II en 1979. Longtemps avant l'islamisme radical et al-Jazira, ces visites passaient alors inaperçues.

Même si on risque d'en parler assez peu, le voyage de Benoît XVI a d'abord pour but de donner un souffle nouveau à la difficile réconciliation de Rome avec l'église orthodoxe. Des relations qui sont toujours sous le signe du schisme de 1054. La Turquie compte aujourd'hui moins de 5000 grecs orthodoxes, mais Bartholomée 1er règne sur une diaspora qui comprend plus de 100 millions de fidèles en Europe, aux États-Unis et au Canada. La commission oecuménique bipartite créée en 1979 pour relancer le dialogue ne s'est pas réunie depuis huit ans. La visite papale devrait permettre d'en relancer les travaux qui butent sur de vieux différends, comme les ralliements à Rome des Églises ukrainienne (Kiev) et melkite (Damas). En se rapprochant du patriarcat de Constantinople, le pape ne cache pas qu'il vise à long terme à rétablir les ponts avec celui de Moscou, depuis longtemps à couteaux tirés avec Rome.

Les derniers chrétiens d'Orient

En foulant la terre des premiers voyages de Saint-Paul, Benoît XVI peut difficilement ne pas penser aux rares chrétiens de Turquie qui attendent de cette visite une amélioration de leur condition, dit Mgr Pelâtre. «Car, aujourd'hui, vous savez, on se compte!» Des 10 millions de chrétiens qui vivaient en Turquie en 1900, soit un tiers de la population, il ne reste tout au plus que quelque 100 000 âmes, pour la plupart des étrangers et des personnes âgées. Du massacre des Arméniens à l'expulsion des autres, en passant par les échanges de population, les impôts iniques et les lois interdisant d'exercer certains métiers, en moins d'un siècle, toute l'Anatolie a été vidée de sa population chrétienne.

Sans compter qu'en Turquie, la laïcité se fait souvent tatillonne. Ainsi, l'évêque d'Istanbul n'a-t-il pas le droit de se promener dans la rue en habit religieux. Lors des cérémonies officielles, il troque le col romain pour la cravate. «Ici, existe une religion laïque», dit-il. Cela ne l'empêche pas de traverser discrètement la rue Papa Roncalli sous l'oeil des policiers pour me faire visiter la cathédrale du Saint-Esprit où Benoît XVI dira la messe vendredi. Hasard surprenant, devant la modeste église, s'élève une statue de Benoît... XV!

Les revendications des catholiques ne manquent pas. Depuis 1923, ils n'ont toujours pas récupéré les titres de propriétés de leurs églises et propriétés. Ils se trouvent ainsi parfois dans l'impossibilité de faire des réparations indispensables. Les catholiques ne sont pas reconnus officiellement, même si, depuis l'élection des islamistes modérés à la mairie d'Istanbul, on les invite dorénavant aux cérémonies officielles. L'Église orthodoxe de Constantinople attend toujours la réouverture de sa faculté de théologie. Depuis peu, certains signes inquiétants sont apparus dont les causes n'ont pas été éclaircies. Des prêtres italien, slovène et français ont été agressés.

Les groupes protestants évangéliques, dont le prosélytisme heurte les traditions locales, sont aussi parfois l'objet de répression. Pour éviter de se faire remarquer, il n'est pas rare que les chrétiens adoptent des noms musulmans. Mais ils ne sont pas les seuls à se plaindre. Les 18 millions de musulmans alévis, distincts du sunnisme majoritaire et qui ne fréquentent pas les mosquées, ne jouissent eux non plus d'aucune reconnaissance. Le commissaire européen chargé de l'élargissement, Olli Rehn, a récemment averti le gouvernement que la liberté religieuse appliquée en Turquie ne répondait pas aux standards européens.

Dans la cathédrale du Saint-Esprit, on ne célèbre que quelques rares conversions chaque année. Depuis qu'un journal en a fait ses choux gras et a publié des photos pour dénoncer les atteintes à la laïcité, Mgr Pelâtre demande aux familles d'éviter d'inviter des journalistes. Mais, les catholiques turcs ne se plaignent pas, dit-il. Dans de nombreux pays musulmans, les baptêmes sont clandestins. Sur ces questions aussi, la Turquie demeure une exception dans le monde musulman.

Correspondant du Devoir à Paris


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