Faut-il avoir peur de la Turquie?
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L'islam turc pourrait devenir un modèle dans tout le Moyen-Orient

Photo: Agence France-Presse
Comme tout le monde, Sahin a eu quelques sueurs froides lorsque Recep Tayyip Erdogan a été élu premier ministre, en 2002, à la tête du Parti du progrès et de la justice (AKP). «Au début, nous n'étions pas convaincus de son changement idéologique. Mais il faut le juger sur ce qu'il a fait. Avec les deux tiers des députés, il aurait pu modifier la Constitution. Or il a scrupuleusement respecté la séparation de l'Église et de l'État. Sans compter que la démocratie a littéralement transformé les islamistes.»
Sahin n'est pas loin de penser qu'Erdogan a été le fossoyeur de l'islam radical turc, tout comme François Mitterrand a été celui du communisme français. «Le vote radical est passé de 20 % en 1996 à moins de 5 % aujourd'hui. C'est une expérience unique au monde. Il n'y a plus aujourd'hui la moindre chance que s'instaure un État islamiste en Turquie. Erdogan a donné tort à cette pensée paranoïaque qui dit qu'un extrémiste se cache derrière chaque musulman.»
La Turquie ne manque pas de nostalgiques de Kemal Atatürk, le leader charismatique qui a modernisé le pays en 1923, soumis les imams au contrôle de l'État, banni l'alphabet arabe et exclu la religion de l'espace public. Pour eux, les islamistes sont comme ces chats qui somnolent nonchalamment un peu partout sur les capots des voitures du quartier Galatasaray. Ils peuvent se réveiller à tout moment.
Il y a un peu plus d'un mois, la presse révélait une directive du ministère de l'Éducation demandant aux éditeurs de retirer des manuels scolaires la photo d'une toile d'Eugène Delacroix représentant Marianne les seins dénudés. Dans certaines régions reculées de Turquie, des femmes musulmanes sont encore assassinées pour avoir trompé leur mari, rappelle le chroniqueur Ali Sirmen, qui écrit dans le quotidien républicain kémaliste Cumhuriyet. «Jamais l'islam ne laissera le pouvoir sans combattre, dit-il. Il ne faut pas relâcher la garde. L'été dernier, à Izmir, une jeune fille en bikini a été malmenée par des intégristes.»
Cet événement isolé révèle-t-il la lente progression d'un islamisme rampant ou la simple arrivée des populations de l'Anatolie reculée sur des plages autrefois réservées aux Occidentaux? À Istanbul, les paysans qui font griller du poisson en famille dans les parcs de la ville ont le don d'irriter une élite cosmopolite qui a toujours rêvé des Champs-Élysées.
«Il y a des extrémistes partout», explique Cemal Usak, qui dirige la Fondation des journalistes et des écrivains, un think tank proche du gouvernement. Usak est un ami personnel et un ancien compagnon de classe du premier ministre Erdogan. Au fil des ans, il a vu l'ancien militant islamiste se transformer en libéral conservateur, une sorte de version musulmane des chrétiens démocrates européens, dit-il.
«Aujourd'hui en Turquie, la religion, c'est la religion, et la politique, c'est la politique. On ne mélange pas les deux. Nous acceptons totalement la laïcité. Si nous sommes un exemple d'islam modéré, c'est peut-être parce que nous n'avons pas connu la colonisation. Ailleurs au Moyen-Orient, la colonisation a rendu les musulmans plus amers.»
Ce qu'affirme Usak vaut peut-être pour la jeunesse cosmopolite qui fréquente les bars branchés d'Istanbul, mais qu'ont-ils en commun avec les paysans analphabètes d'Anatolie?, demandent les sceptiques. «Beaucoup plus qu'on ne le croit», répond Gerald Knauss, qui a publié une étude percutante sur le sujet. Pendant plus d'un an, il a réalisé des centaines d'entrevues dans la province de Kayseri, en plein coeur de l'Anatolie centrale. La région est à la même distance de l'Iran que de la Grèce.
«Nous avons découvert une société en pleine révolution, où 40 % des étudiants à l'université sont des femmes, où celles-ci portent le voile quand elles le désirent mais surtout où l'éthique du travail a créé depuis 15 ans une prospérité économique exceptionnelle.»
Cette Anatolie centrale est celle qui a vu naître les fameux «tigres anatoliens» comme Orta Anadolu, qui fabrique 1 % de la production mondiale de denim, Istikbal, qui vend des meubles dans tout le Moyen-Orient, et Boydak, un consortium dont l'empire s'étend de la finance aux transports. Il ne s'agit pas ici de la richesse issue d'une rente pétrolière ou du commerce. En 15 ans, les entrepreneurs de Kayseri sont devenus des producteurs et des exportateurs dynamiques et, du coup, de fervents partisans de l'Union européenne. Leur représentant politique le plus en vue est nul autre que l'actuel vice-premier ministre et ministre des Affaires étrangères Abdullah Gül. Originaire de cette région, il serait d'ailleurs un des candidats les plus sérieux à la succession d'Erdogan si celui-ci décidait de briguer la présidence en 2007.
Knauss n'hésite pas à décrire ces nouveaux entrepreneurs anatoliens comme des... musulmans calvinistes! «Ce sont des conservateurs, dit-il, qui se méfient de l'État et qui ont une éthique rigoureuse du travail et un mode de vie austère. Ils exècrent le luxe et réinvestissent tous leurs profits. Ce sont de vrais Européens, qui ressemblent beaucoup plus aux calvinistes hollandais qu'aux orthodoxes russes ou aux musulmans iraniens.» Certes, dit-il, la participation des femmes au marché du travail est encore faible. Mais pas plus qu'en Espagne et au Portugal il y a 20 ans. Confronté aux données de cette étude, Abdullah Gül n'a pas hésité à se décrire lui-même comme un... musulman calviniste!
«Les musulmans d'aujourd'hui n'ont plus rien à voir avec ceux des années 80, qui se définissaient en réaction à tout ce qui venait d'Occident, dit le journaliste Ali Bayramoglu. Cette époque est révolue. Dans les années 80, l'islam radical, influencé par l'Iran, a fait sortir les femmes des chaumières. Il les a fait entrer dans la vie publique. Aujourd'hui, elles ne demandent plus la permission à leur mari. Il n'y a pas de Hezbollah turc, et l'islam politique a dû accepter le pluralisme. On assiste à la naissance d'un individu musulman libre devant la modernité. Le port du foulard, par exemple, est devenu un choix personnel.»
Une étude réalisée par la Fondation turque des études économiques et sociales (TESEV) auprès de 1500 personnes tend à montrer que le port du foulard islamique est en régression en Turquie. Signe d'un choix personnel, on peut voir dans une même famille des filles qui le portent et d'autres pas.
Dans les parcs d'Istanbul ou d'Ankara, il n'est pas rare de voir des jeunes filles portant le foulard et embrassant leur petit ami. «Personne ne m'a forcée à porter le foulard», dit Umran, une jeune fille de 24 ans originaire d'Ankara. «C'est un choix personnel.» Diplômée d'un lycée technique religieux de la capitale, elle voulait étudier les langues à l'université et devenir traductrice. Mais pour entrer, il fallait impérativement laisser le foulard à la porte.
«Je l'ai fait pendant trois mois, mais après, je n'ai plus été capable», dit-elle. Comme quelques milliers de ses compatriotes, Umran s'est donc inscrite dans une université étrangère. Elle étudie aujourd'hui l'anglais à l'Université de Vienne, où la moitié de ses frais sont payés par une organisation caritative islamique.
Il y a six ans, le gouvernement a décidé d'imposer un système de points complexe qui exclut des meilleures universités les diplômés des écoles religieuses islamiques (imam hatip), pourtant dirigées par l'État. Le premier ministre Erdogan, lui-même diplômé d'une de ces écoles, a bien tenté de modifier la loi. Mais l'opposition et un certain pragmatisme l'ont empêché d'agir. Comme d'ailleurs d'autoriser le port du foulard dans les universités et les manifestations publiques.
«Malheureusement, notre laïcité tient plus du modèle français que du modèle anglo-saxon», déplore Cemal Usak. Ce modèle est imposé depuis 1923 et appliqué de façon beaucoup plus rigide qu'en France. «Il serait temps de séculariser la laïcité turque, dit Ali Bayramoglu. Notre laïcité doit se faire plus accommodante. Cela n'a plus de sens d'empêcher les jeunes filles qui portent le foulard d'aller à l'université ou la femme du premier ministre d'être reçue par le président à cause d'un simple fichu.»
Selon l'ancien recteur de la faculté de théologie de l'Université de Marmara, Bekir Karliga, «les Turcs sont en train de relever le défi qui consiste à concilier les valeurs religieuses et morales avec la vie moderne». De nombreux Turcs en ont plus qu'assez de ces crises symboliques qui agitent le pays chaque fois qu'on entrevoit le foulard de l'épouse d'un ministre.
«Même les Turcs ne se sont pas encore rendu compte à quel point leur pays a changé depuis dix ans, dit Ali Sahin. L'islam turc est modéré. Notre modèle fonctionne, et il peut inspirer tout le Moyen-Orient. Mais il faut l'aider et le soutenir. Il ne faudrait pas qu'à force de nous fermer des portes et à cause d'un climat international exécrable, on repousse les musulmans turcs vers le radicalisme.»
Correspondant du Devoir à Paris
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