Mort d'un hédoniste généreux
Mots clés : acteur, Philippe Noiret, hédoniste, France (pays)
De La Grande Bouffe à Alexandre le bienheureux, il a exprimé «quelque chose de l'âme française»

Photo: Jacques Grenier
Mais voilà: comme les films, les vies ont une fin elles aussi, et celle de Philippe Noiret, remplie de quelque 130 rôles au grand écran, s'est arrêtée hier à l'âge de 76 ans. Le comédien à la voix envoûtante, né en 1930 à Lille, dans le nord de la France, souffrait d'un cancer.
La liste de ses succès accumulés en 50 ans de carrière a la taille d'un long générique: Le Vieux Fusil, La vie et rien d'autre, Le Juge et l'Assassin, Père et fils, Alexandre le bienheureux, L'Horloger de Saint-Paul, Cinéma Paradiso, Zazie dans le métro, La Grande Bouffe, Les Ripoux... Il faut aussi aligner les créateurs de renom avec lesquels il a travaillé, de Jean Villar à Louis Malle, de Patrice Leconte à Claude Chabrol, pour encore mieux saisir sa démesure.
La carrière de ce monument d'intelligence et de finesse commence après un échec, celui des épreuves du bac, sévère passage sélectif vers les universités, que ce rêveur ne réussit pas. «Je déconnais avec les autres cancres», avouera-t-il plus tard. Faible en thème mais fort en jeu, le jeune homme se tourne vers la scène, d'abord à Paris, puis auprès de Jean Villar au Théâtre national populaire (TNP), une institution phare de l'après-guerre. Il y reste sept ans, travaille avec Gérard Philipe, sert une quarantaine de rôles dans autant de productions et en sort fin prêt pour les affronter toutes.
Il se lance parallèlement dans une carrière au cabaret. Il forme avec Jean-Pierre Daras un duo comique où il incarne un Roi-Soleil bouffon. Ses prestations loufoques le font remarquer par Louis Malle, qui lui offre le rôle d'un tonton travesti dans le délicieux Zazie dans le métro (1960). La consécration populaire viendra sept ans plus tard avec le personnage du paysan bon vivant et paresseux dans Alexandre le bienheureux, du réalisateur Yves Robert.
Les succès s'enfilent ensuite comme des perles sur un collier. Philippe Noiret casse son image de gentil monsieur dans La Grande Bouffe et la déboulonne de nouveau en composant un immonde colonialiste dans Coup de torchon (1981), puis un flic sans peur et plein de reproches dans la trilogie des Ripoux.
Il gagne le statut de star avec Le Vieux Fusil de Robert Enrico, une histoire de vengeance sanguinaire figée dans la Deuxième Guerre mondiale, qui lui vaut un premier César du meilleur acteur en 1976. Il en remporte un autre avec La vie et rien d'autre, situé cette fois-ci pendant le premier grand jeu de massacre planétaire.
Philippe Noiret tourne aussi beaucoup en Italie. Il est notamment au centre de Cinéma Paradiso (1988), qui remporte l'Oscar du meilleur film étranger. Il rigolera lui-même souvent de sa participation aux Masseuses de Lucio Fulci (1962), décrit comme un navet érotico-policier...
Au Québec
Le Québec bénéficie de sa générosité et de son talent. Il prête sa voix apaisante à la narration du film d'animation L'homme qui plantait des arbres de Frédéric Back, qui reçoit un Oscar en 1981 et une vingtaine d'autres récompenses dans le monde. En même temps qu'il tourne ici dans Père et fils en 2003, il donne les représentations d'un récital de poésie consacré à Victor Hugo.
Les réactions de tristesse à l'annonce de sa disparition ont évidemment inondé les fils de presse hier. Le premier ministre Dominique de Villepin a écrit qu'«à travers sa voix, son allure, son panache, Philippe Noiret a su saisir et exprimer quelque chose de l'âme française». L'acteur Lambert Wilson a quant à lui parlé d'«un homme délicieux» pour qui l'art de vivre et le compagnonnage étaient des choses fondamentales de la vie. Il a évoqué «usn homme tellement charmant, tellement attentif aux autres, ayant beaucoup d'humour», mais aussi «un homme terriblement sain et attentif à la qualité de la vie des autres et de la sienne».
Ici même, la comédienne Marie Tifo, qui l'a connu sur le plateau de Père et fils de Michel Boujenah, a rappelé pour Le Devoir le souvenir d'«un être exceptionnel, humainement et professionnellement», mais aussi d'un homme chaleureux à «l'élégance incarnée, dans le geste comme dans le coeur».
Le producteur de Père et fils, Roger Frappier, joint à Paris, a parlé d'«un homme formidable» pour lequel il avait une profonde admiration. «C'est toujours impressionnant de constater qu'un artiste d'une telle stature se révèle d'une grande richesse humaine.» La star française avait fêté son 72e anniversaire sur le plateau et reçu... une grande balançoire québécoise en cadeau.
Du plaisir
«J'ai encore un plaisir énorme à tourner», confiait ce monstre sacré lors de son dernier passage au Québec. «Je me suis rendu compte dernièrement que je ne m'étais jamais avoué que j'avais une véritable passion pour ce métier de faire des films. Mais je ne me l'étais jamais dit parce que la passion me fait peur, un peu. Enfin, les gens passionnés. Ils me foutent les jetons, souvent. Mais bon... J'aime les plateaux, j'arrive cinq minutes avant le tournage et je reste jusqu'à la fin de la journée. Comme j'ai commencé dans le théâtre, dans des troupes, j'ai vraiment toujours eu le sentiment, même quand je suis devenu vedette, d'être un parmi les autres. Et de faire partie d'eux, c'est ça qui me touche. Et j'en ferai jusqu'à ce qu'on me prenne vie. En plus, j'ai une bonne raison de continuer: j'ai besoin d'argent! J'ai gagné énormément de pognon et j'ai tout dépensé, alors il faut que je travaille!»
L'homme au regard tendre avait ses coquetteries vestimentaires et ses fidèles habitudes de vie. Il arborait fièrement le noeud papillon coloré, le panama beige et des bretelles roses. Il fumait le havane et ne portait que des chaussures faites main. Ces dernières années, entre deux tournages, il passait tout son temps dans sa maison de campagne près de la ville-forteresse de Carcassonne avec sa femme, la comédienne Monique Chaumette, épousée alors que débutait sa fabuleuse carrière.
Le Devoir

