Maria João Rodrigues au Devoir - Les misères de la stratégie de Lisbonne

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Éric Desrosiers
Édition du mercredi 22 novembre 2006

Mots clés : Union européenne, Lisbonne, Maria João Rodrigues, Économie, Europe (région), France (pays)

L'Union européenne peine à améliorer sa compétitivité tout en conservant un filet social

Selon Maria João Rodrigues, la crise provoquée par le projet de contrat de nouvelle embauche montre bien que la France «n'a pas encore pu trouver une nouvelle synthèse économique et sociale pour se replacer dans un cadre mondial».

Photo: Agence Reuters

Il n'est déjà pas simple pour un pays d'essayer d'améliorer sa compétitivité économique tout en maintenant un filet social et en protégeant l'environnement. C'est d'autant plus compliqué lorsqu'on doit le faire à 25.

«On présente souvent cela comme des objectifs contradictoires, et il arrive qu'ils le soient», admet Maria João Rodrigues, conseillère spéciale à la Commission européenne sur ces questions. Cela n'empêche pas que des «synergies» peuvent s'établir. Un filet social et des programmes d'éducation bien conçus peuvent conférer au marché de l'emploi la flexibilité et la sécurité nécessaires pour s'adapter rapidement aux changements économiques. L'adoption de nouvelles technologies ou l'établissement de règles environnementales plus strictes peuvent également mener à la naissance de nouveaux secteurs économiques et de nouveaux emplois.

Confrontés aux défis de la mondialisation, du vieillissement de leurs populations et des changements technologiques, les pays membres de l'Union européenne (UE) ont adopté en 2000 ce que l'on a appelé la stratégie de Lisbonne. On a souvent dit que son objectif était de faire de l'Europe l'économie la plus compétitive du monde d'ici 2010. «Il y a malentendu. Les Européens n'auraient pas voulu de ce seul objectif», explique Maria João Rodrigues, qui a été à l'époque l'une des principales architectes du plan d'action et qui continue d'y être associée de près. Le but poursuivi était plus ambitieux, dit-elle. Il s'agissait de redynamiser l'économie et le marché de l'emploi en Europe tout en y maintenant la cohésion sociale et en y préservant l'environnement. Les moyens d'action privilégiés étaient de différents ordres.

On a rapidement convenu que l'Europe devait rattraper son retard en matière d'utilisation des nouvelles technologies, mais aussi de recherche et de développement. On a fait de l'assouplissement des règles du marché du travail mais aussi de l'amélioration des programmes d'éducation et de formation continue des priorités. Les gouvernements ont promis d'approfondir leur intégration économique et de protéger la stabilité financière de l'Union en réduisant leurs déficits récurrents.

Succès mitigé

Le succès remporté jusqu'à présent est pour le moins mitigé, constate l'économiste portugaise, qui était l'invitée, hier, de l'Institut d'études européennes des universités de Montréal et McGill. «Cela dépend des domaines et des pays. Dans l'ensemble, il reste encore beaucoup de travail à faire», résume-t-elle.

Les «non» français et néerlandais à la nouvelle Constitution européenne ont empêché la création «d'un premier embryon de gouvernement européen», déplore-t-elle. Quant au nouveau budget communautaire qui s'appliquera de 2007 à 2013, il continue de réserver la part du lion aux politiques de soutien aux agriculteurs européens alors que «ces ressources auraient été tellement plus utiles si elles avaient été consacrées aux enjeux d'avenir». La plupart des autres programmes européens ont toutefois été «lisbonisés», se réjouit-elle, voulant dire par là qu'ils ont été reconfigurés afin de répondre aux objectifs de la stratégie de Lisbonne. Bruxelles a également gagné du muscle lorsque ses directives en la matière sont devenues obligatoires en 2005.

Le développement d'Internet, l'intégration des marchés financiers et la modernisation des services d'emplois sont sur la bonne voie. L'innovation en matière de technologies, de produits et de techniques de management accuse, au contraire, un sérieux retard. Tout comme la formation continue, l'ouverture des marchés en matière de services et la réforme des politiques sociales.

Les acteurs les plus importants restent les gouvernements nationaux, à cause de leurs pouvoirs et de leurs ressources financières incomparables. Au championnat des pays, la Scandinavie se classe loin devant. Ces pays constituent même les preuves vivantes que la réconciliation des objectifs de croissance, de cohésion sociale et de protection sociale est réalisable, «que la stratégie de Lisbonne est possible, qu'elle n'est pas utopique». Ils sont suivis par l'Irlande, l'Autriche et, un peu plus loin, par le Royaume-Uni.

La Chine et le Canada

En queue de peloton, dit-elle, on retrouve les pays du sud de l'Europe ainsi que les poids lourds que sont la France, l'Allemagne et l'Italie. Ces pays ont un mal fou notamment à réformer leurs services publics, leurs systèmes de protection sociale et leurs universités. Dans le cas de la France, la crise politique provoquée l'an dernier par le projet de contrat de nouvelle embauche (CPE) montre bien, selon elle, que ce pays phare dans la construction européenne «n'a pas encore pu trouver une nouvelle synthèse économique et sociale pour se replacer dans un cadre mondial».

L'Union européenne n'est pas la seule à être aux prises avec ce genre de débat, note Maria João Rodrigues. Toutes les économies développées font face aux mêmes défis et jonglent avec les mêmes solutions. C'est vrai aussi pour les économies émergentes comme la Chine, l'Inde et le Brésil, qui se sont mises à leur tour à parler d'investissements accrus en éducation et en innovation.

Le Canada représente, selon elle, l'un des cas les plus intéressants à étudier. Il y a le fait qu'il a su intégrer toutes ces cultures et ethnies différentes. «Ce sera un enjeu capital pour l'Europe», dit-elle. Il y a aussi le fait qu'il poursuit présentement des objectifs très proches de ceux de la stratégie de Lisbonne et qu'il est culturellement et politiquement très proche de l'Europe. Puis, note Maria João Rodrigues, «il doit, lui aussi, constamment composer avec différents niveaux de gouvernance».


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