Ambrose a semé la confusion
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Le marché du climat à Montréal: c'est trop tôt, dit le bureau d'Harper
Ottawa -- Sans le vouloir, la ministre fédérale de l'Environnement a semé la confusion hier à la Chambre des communes. Les commentaires sans équivoque de Rona Ambrose publiés dans Le Devoir hier ont surpris non seulement les partis de l'opposition, mais aussi certains ministres du gouvernement Harper, qui semblaient trouver que la ministre s'était avancée un peu vite en promettant la création d'un marché du climat à Montréal.Les réactions à l'entrevue accordée par Rona Ambrose au Devoir ont été nombreuses et très diverses hier. La période de questions a d'ailleurs porté en grande partie sur l'environnement et sur les propos de la ministre. Les partis d'opposition ont accusé la ministre de faire un virage à 180 degrés en promettant la création d'un marché du climat à Montréal, puisque le 5 octobre dernier, elle se disait peu encline à mettre en place un tel système d'échange de crédits de gaz à effet de serre (GES).
«Il n'y a pas longtemps, elle nous disait qu'elle n'était pas d'accord avec une telle chose et, maintenant, elle est d'accord. On aimerait avoir un débat [en Chambre] pour savoir exactement quelle est la position du Canada», a soutenu le chef du Bloc québécois, Gilles Duceppe.
Lors de l'entrevue, la ministre Ambrose n'a pourtant laissé planer aucun doute sur ses intentions. «On a besoin d'une réglementation pour mettre en place un marché, et c'est ce qu'on va faire. On va dans ce sens-là rapidement», a soutenu la ministre. Rona Ambrose a dit viser le printemps, au plus tard, pour enclencher le processus de mise en place de ce marché. «Il faut que ce soit un marché fait pour les entreprises, car le gouvernement n'a pas l'intention d'acheter ou de vendre des crédits de gaz à effet de serre avec l'argent des contribuables. Mais les entreprises vont avoir la possibilité de le faire, car c'est un système vraiment efficace pour faire des réductions à bon prix», a-t-elle ajouté.
Certains de ses collègues ministres, et même le bureau du premier ministre, ont semblé surpris de la fermeté des propos de Rona Ambrose. Le ministre de l'Industrie, Maxime Bernier, a parlé d'une «option parmi tant d'autres» qui fait l'objet de discussions. Une position reprise par le ministre des Affaires étrangères, Peter MacKay. Le ministre des Transports et lieutenant québécois de Stephen Harper, Lawrence Cannon, a de son côté appuyé la ministre Ambrose, rappelant que la mise en place d'un marché du climat est inscrite dans l'avis d'intention qui accompagne le projet de loi sur la qualité de l'air.
Qui dit vrai? Au bureau du premier ministre, on marchait sur des oeufs hier. «La ministre Ambrose connaît son dossier, et on ne désavoue pas ses propos, a répondu au Devoir l'attaché de presse du premier ministre, Dimitri Soudas. Mais on ne peut pas présenter la création d'un tel marché de crédit comme un fait accompli. Il faut respecter la période de consultation avec les entreprises qui est en cours actuellement. C'est une option qui est sur la table. Ça ne veut pas dire que l'idée est bonne ou mauvaise, on ne prend pas position. Il faut laisser les consultations continuer.»
À la Bourse de Montréal, où l'on travaille depuis plusieurs mois à la mise en place d'un marché du climat, on était très heureux hier de lire les propos de la ministre de l'Environnement. «C'est très encourageant, ça va dans le bon sens», a soutenu au Devoir Luc Bertrand, président et chef de la direction de la Bourse de Montréal. Ce dernier affirme que la ministre ne fait que répéter ce qu'il a lui-même compris du projet de loi sur la qualité de l'air. «On n'a jamais pensé qu'Ottawa avait fermé la porte à un tel marché», dit-il.
Dans le domaine des crédits d'émissions de GES, la Bourse de Montréal s'est associée avec la Bourse de Chicago, qui dirige le marché mis en place en Europe. Luc Bertrand confirme que le but est de mettre en place un marché au Canada qui servira de tremplin international aux entreprises d'ici. Comme la ministre l'a affirmé, il faut donc que les normes internationales soient appliquées au Canada. «Il faut être aussi harmonisé que possible. Si on crée un marché au Canada qui ne peut pas s'aligner avec les autres bourses et les critères internationaux, ce ne sera pas un grand succès», dit-il.
Le porte-parole de la Bourse de Montréal, Jean-Charles Robillard, explique que la ministre a raison lorsqu'elle affirme que, une fois la réglementation connue et les cibles de réductions fixées aux entreprises, la mise en place du marché pourra commencer, même si la période obligatoire de réduction des GES pour les entreprises est seulement dans cinq ou dix ans. «Les entreprises vont pouvoir gérer le futur de leurs émissions. Ça nous prend juste un cadre réglementaire et des cibles par industries», dit-il.
Un marché du climat permet aux entreprises de vendre des tonnes de CO2 si elles ont fait mieux que les objectifs qu'on leur a fixés. Elles font donc des profits si elles améliorent leurs cibles. En revanche, les compagnies délinquantes qui n'atteignent pas leurs objectifs devront acheter des crédits de CO2 sur ce marché et ainsi payer de leur poche les dépassements. Ce système est considéré comme l'un des plus efficaces pour inciter les entreprises à réduire les émissions de gaz à effet de serre.
À Québec, on n'a pas voulu réagir à la nouvelle du Devoir d'hier. Toutefois, le ministre de l'Environnement, Claude Béchard, a rencontré son homologue fédérale à Montréal hier matin. Selon l'attaché de presse de M. Béchard, Pascal D'Astous, «la rencontre s'est tenue à la demande du fédéral», lequel souhaitait s'entretenir avec le ministre «de la position canadienne à Nairobi». Mais la question des 328 millions réclamés par Québec pour financer son plan de lutte contre les changements climatiques a aussi été abordée.
Selon M. D'Astous, M. Béchard -- qui ne s'envolera pour l'Afrique que samedi -- fera part à la presse aujourd'hui de ses réactions sur sa rencontre avec Mme Ambrose et de la possibilité qu'un marché du carbone soit implanté à Montréal. Sur cette dernière question, d'autres sources au sein du gouvernement du Québec ont exprimé de l'exaspération à l'égard des «volte-face successives» et des «doubles discours» de Mme Ambrose et du gouvernement Harper en matière environnementale. «Ils sont assez durs à suivre, a confié au Devoir une de ces sources. Début octobre, ils disaient qu'il n'y aurait pas de marché du carbone et, maintenant, ils disent qu'il y en aura peut-être un!»
Kyoto II
À Ottawa, c'est toutefois l'autre volet de l'entrevue avec la ministre qui a suscité le plus de réactions. Au Devoir, Rona Ambrose a clairement pris position en faveur de la phase 2 de Kyoto et a affirmé que le Canada devait recevoir de nouvelles cibles contraignantes de réductions des GES après 2012. De plus, même si le but du Canada est de forcer la Chine et l'Inde à faire des efforts en acceptant eux aussi des cibles obligatoires, pas question de quitter le traité de Kyoto si cette tentative échoue. «Si on se retire, il n'y a plus d'occasion de mettre de la pression sur ces pays. Il faut qu'on travaille tous dans le même sens. Le but est d'avoir plus de gens autour de la table, pas moins», a-t-elle dit.
Le Bloc québécois a tenté d'embarrasser le gouvernement Harper sur cette question. «Aujourd'hui, à la veille de partir pour Nairobi, la ministre vient annoncer au Québec qu'elle est en faveur de la phase 2 du Protocole de Kyoto. [...] Quand la vérité sort-elle de la bouche du gouvernement: lorsqu'ils sont contre Kyoto ou juste avant Nairobi, lorsqu'ils sont pour?», a lancé le leader en Chambre du Bloc, Michel Gauthier.
En l'absence de la ministre, c'est son secrétaire parlementaire, Mark Warawa, qui a répliqué. «Nous avons toujours été clairs, nous faisons partie du protocole de Kyoto. Nous faisons partie d'un dialogue international qui vise à répondre à l'enjeu des changements climatiques à partir de 2012, soit après la première phase de Kyoto», a-t-il dit.
Le chef du NPD, Jack Layton, et le chef par intérim du Parti libéral, Bill Graham, ont tous les deux soutenu que le gouvernement Harper n'avait «aucune crédibilité» pour réclamer des gestes de la Chine et de l'Inde lors de la phase 2 de Kyoto, puisque Ottawa n'entend pas respecter le premier échéancier de Kyoto. Matthew Bramley, de l'Institut Pembina, juge lui aussi que le Canada ne sera «pas pris au sérieux» à Nairobi.

