Référendum ras-le-bol contre Bush
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Huit cent huit, c'est le nombre de jours qu'il reste à la présidence de George W. Bush. Entre-temps, se tiennent mardi à la grandeur des États-Unis, obnubilés par les déchirements irakiens, des élections législatives qui revêtent une importance exceptionnelle en ce qu'elles pourraient redonner au Parti démocrate la majorité au Congrès après douze ans d'exil dans l'opposition. Notre journaliste a fait un saut au Connecticut. Tentative de portrait d'une Amérique qui n'a pas la conscience tranquille.
«L'Irak était dans tous les esprits à la présidentielle de 2004, il l'est encore plus cette année», dit Darrell M. West, politologue de l'université Brown, à Providence, dans le Rhode Island.
À l'occasion de ces élections de mi-mandat présidentiel, les Américains vont aux urnes pour élire l'ensemble des 435 députés de la Chambre des représentants. Renouvelée tous les deux ans, la Chambre est pour ainsi dire dans un état de campagne électorale permanent. Au Sénat, le tiers des cent sièges sont en jeu. S'ajoutent à cette complexité des scrutins au poste de gouverneur dans 36 États de l'Union -- représentant en l'occurrence les quatre cinquièmes des 300 millions d'Américains.
M. Bush, qui s'est fait discret, ne sera nulle part mardi sur les bulletins de vote, mais c'est tout comme. La grogne est telle contre lui, y compris dans les rangs des conservateurs religieux qui ont été si utiles à son élection en 2000 et en 2004, que ces élections de mi-mandat prennent la forme d'un référendum sur sa présidence. Ainsi, en tout cas, le veulent les démocrates qui, ayant adopté un profil bas depuis le 11-Septembre, ont vu le vent de l'opinion radicalement tourner et qui martèlent l'échec du président avec l'énergie du prédateur.
C'est le monde à l'envers: voici que les républicains sont sur la défensive et que leur pouvoir de ralliement autour de l'argument de la sécurité nationale n'opère plus avec autant d'efficacité. Le nom de George Bush est pratiquement devenu tabou parmi bien des candidats républicains qui tentent de s'accrocher devant la perspective d'une vague démocrate.
«Ça pourrait être la fin d'une ère, celle du conservatisme qui s'est imposé au cours des vingt dernières années», allait jusqu'à dire la semaine dernière David Brooks, analyste politique au New York Times.
Joint à l'Université de Miami, Kenneth Goodman, professeur d'éthique politique, ajoute: «Je crois que nous allons assister à de grands changements, d'abord mardi, puis à la présidentielle de 2008. La politique américaine est historiquement centriste. Je pense que l'Américain moyen prend enfin conscience que le Parti républicain a été noyauté par des extrémistes de droite qui ne les représentent pas. L'invasion de l'Irak, qui semblait au départ acceptable aux Américains, leur apparaît maintenant comme l'une des pires erreurs de l'histoire du pays.» Il ironise: «Comme l'a dit Winston Churchill, vous pouvez toujours compter sur les Américains pour faire le bon choix... après avoir tout essayé.»
D'autres facteurs favorisent les démocrates: la mobilisation de ceux qu'on appelle les «netroots», ces jeunes activistes antiguerre qui se sont réunis autour de Howard Dean, ex-candidat démocrate à l'investiture présidentielle de 2004. Comment se comportera par ailleurs cette fois-ci l'électorat latino? Ce «géant qui dort», traditionnellement moins engagé politiquement, s'est mobilisé en proportions inédites, le printemps dernier, contre la politique de Washington à l'égard des illégaux.
Encore que plusieurs des batailles locales, soutenues à coups de millions de dollars en campagnes publicitaires agressives, demeurent serrées. Encore que, malgré tout le tapage médiatique et politique autour de ces législatives -- dans lesquelles les partis ont englouti une somme astronomique évaluée à 2,6 milliards --, le réputé PEW Research Center, basé à Washington, ne s'attend guère à ce que le taux de participation des votants dépasse de beaucoup les 40 %. Le débat électoral oublie qu'une large proportion des Américains en âge de voter sont totalement indifférents à la vie politique.
Les clés de la Nouvelle-Angleterre
La tendance a voulu ces dernières élections que les députés et sénateurs sortants, favorisés d'office sur le plan du financement électoral, soient réélus dans leur très grande majorité. Le champ de bataille est, cette fois-ci, exceptionnellement plus large, tributaire de l'impopularité abyssale de M. Bush, mais aussi de la répugnance de l'opinion, mesurée par de probants sondages, face à une majorité républicaine devenue par trop clientéliste, jugée plus attentive aux groupes d'intérêts qu'aux préoccupations -- en matière d'emplois, de soins de santé et de fonds de retraite -- de la classe moyenne vieillissante. Telles sont d'ailleurs les perspectives que des informations fraîches, relevées par la presse américaine, indiquent que le milieu des affaires s'est tout à coup mis à augmenter la part de ses contributions aux candidats démocrates.
Ainsi, plus de cinquante élus républicains sont menacés dans leur circonscription à la Chambre des représentants, ce qui donne à penser que les démocrates parviendront à arracher les 15 sièges qu'il leur faut ajouter à leur représentation sortante pour s'emparer de la majorité. Le scandale sexuel mettant en cause Mark Foley, représentant républicain en Floride, n'a rien arrangé. Au Sénat, un sondage Reuters-Zogby mesurait favorablement, quoiqu'en chiffres serrés, la possibilité que les démocrates fassent les six gains dont ils ont besoin pour obtenir la victoire.
D'où viendrait sa majorité pour le Parti démocrate? Des États de la Nouvelle-Angleterre, en grande partie. «La Nouvelle-Angleterre risque de s'avérer essentielle aux démocrates pour reprendre la majorité», affirme Ralph Whitehead, politologue à l'Université du Massachusetts, à Amherst. À la Chambre des représentants, au moins six républicains sortants se font chauffer dans leur circonscription du Connecticut et dans le centre et le nord de l'État de New York. D'autres sont en difficulté dans des États comme la Pennsylvanie, l'Ohio, le New Jersey et le Minnesota.
Une espèce en voie d'extinction?
Leur situation a ceci de dérangeant que ces républicains, élus dans une région du pays qui est un bastion démocrate, ne sont pas des «bushistes» purs et durs, mais plutôt des modérés, enduits de patine bleue démocrate en matière sociale, environnementale et fiscale.
Ainsi en est-il de Christopher Shays, député facilement réélu depuis 19 ans dans le 4e District, au Connecticut, mais aujourd'hui menacé de perdre aux mains de la démocrate Diane Farrell. Samedi dernier, le très populaire sénateur John McCain, incarnation de la modération républicaine, héros de guerre et candidat potentielle à la prochaine présidentielle, est venu lui donner son appui à l'occasion d'un rassemblement à Stamford, une ville du sud de l'État. Dans la salle, un mélange de républicains, de démocrates et d'électeurs indépendants (ces «swing voters» sans appartenance partisane, capables de faire et de défaire bien des élections). Si des voies de sortie au bourbier irakien ont été évoquées, le nom du président n'a pas été mentionné une seule fois.
«Chris Shays n'aurait pas tous ces ennuis si ce n'était de Bush, avoue sur un ton d'évidence un jeune travailleur de son équipe qui ne tient pas à s'identifier. J'appréciais le centrisme de Bill Clinton. En polarisant le pays comme il l'a fait, Bush nuit énormément aux voix modérées dans son parti.» Et rend objectivement service aux démocrates.
La dynamique est du même ordre dans l'État voisin du Rhode Island, où le sénateur Lincoln Chafee, un «républicain libéral» qui n'en est pourtant pas à une prise de bec près avec l'administration Bush, lutte pour sa survie contre le démocrate Sheldon Whitehouse, figure locale connue.
Le vieux représentant modéré d'un district du centre de l'État de New York, Sherwood Boehlert, qui quitte cette année la vie politique, déplore que les dirigeants républicains «croient pouvoir conserver leur majorité comme parti régional», en se concentrant sur leur bastion dans le sud du pays. «Il semble que nous ayons poussé assez loin [les électeurs indépendants] pour qu'ils aillent voter pour les démocrates», disait récemment au New York Times Sarah Resnik, responsable d'une organisation républicaine. «Comme républicaine, je trouve cela inquiétant.»
Il y a moins d'un an, le leader démocrate au Sénat, Harry Reid, du Nevada, affirmait qu'il faudrait un «miracle» aux démocrates pour faire six gains et décrocher la majorité à la Chambre haute. Outre le Rhode Island, ils sont aujourd'hui en bonne position pour capturer la Pennsylvanie et l'Ohio, où un scandale de corruption grève la campagne du républicain sortant. Ils sont plus fragilement en tête au Montana. Au Vermont, la victoire de cet étrange phénomène de la scène politique américaine qu'est Bernie Sanders, socialiste indépendant proche des démocrates, ne fait pratiquement aucun doute. (Quant au Connecticut, autre cas d'espèce dans la course au Sénat, il demeurera démocrate par la bande avec l'élection de l'indépendant Joe Lieberman, à qui les militants ont dénié en août l'investiture du parti pour avoir adopté une position proguerre.)
Les sondages sont à ce point charitables pour les démocrates qu'ils peuvent maintenant espérer récupérer des sièges perdus depuis 1994 dans le «Upper South». Trois États sont à surveiller mardi prochain: le Missouri, la Virginie (où le démocrate James Webb est un ancien républicain qui a servi sous Ronald Reagan) et le Tennessee (mettant en vedette une étoile montante et charismatique du parti, l'Afro-Américain Harold Ford Jr., démocrate conservateur et contre l'avortement).
On suppute déjà à Washington les conséquences d'une éventuelle majorité démocrate à la Chambre des représentants et/ou au Sénat, une réalité avec laquelle M. Bush n'a jamais eu à composer. Quel impact sur le dossier irakien? Sur le débat à propos de l'immigration illégale? Sur les orientations fiscales du président, compte tenu des importantes prérogatives dont dispose la Chambre des représentants en matière budgétaire? Dans les faits, on s'entend pour dire qu'il reste à M. Bush, à compter de mardi, une fenêtre d'un an pour faire en sorte de ne pas terminer son dernier mandat présidentiel en canard boiteux. À partir de la fin de l'année prochaine, cap sur la présidentielle de 2008, tout ouïe et tous yeux.

