Un vent se lève contre le projet de la Rupert
Mots clés : barrage
Une sortie de Roméo Saganash cristallise l'opposition dans la communauté crie

Photo: Normand Blouin
Le simple fait que les deux commissaires fédéraux et les deux commissaires cris n’ont pas voulu signer conjointement et unanimement le rapport remis au ministre Béchard indique qu’il y a divergence sur des points importants. Dans les milieux proches des organismes en cause, on dit que les commissaires fédéraux ont adopté une approche plus critique que leurs homologues québécois et que leur verdict pourrait établir que les répercussions écologiques dépassent les bénéfices anticipés de ce projet, pour lequel on connaît une solution de rechange plus verte, l’éolien. Les conclusions des deux commissaires cris, dont le rapport n’est pas terminé non plus, pourraient donc faire pencher la balance d’un côté ou de l’autre, ce qui leur impose de fortes pressions.
Les quatre commissaires fédéraux et cris pourraient même tenir compte des résultats qui leur seront bientôt remis à propos de nouvelles analyses sur les concentrations de mercure, réalisées fin septembre par la Fondation Rivières. Durant les audiences, des experts fédéraux ont mis en cause la méthodologie d’Hydro-Québec, qui aurait à leur avis sous-évalué le problème du mercure dans les futurs réservoirs où sera dérivée la tête de la Rupert vers le bassin versant, plus au nord, de la Eastmain, puis vers les turbines du complexe La Grande, grâce à quatre barrages, deux centrales, un tunnel, des canaux et plus de 70 digues.
De plus, l’opposition au projet de 880 MW d’Hydro-Québec se précise dans plusieurs communautés cries à la suite des audiences. C’est ainsi que les chefs des communautés de Waskaganish, Chisasibi et de Nemaska se sont déclarés opposés au projet de dérivation et qu’ils ont pris la décision de tenir des référendums sur ce projet implanté dans leur territoire. La question référendaire et le moment du référendum n’ont pas encore été choisis. L’affaire ne plaît pas à plusieurs membres du Grand Conseil qui rêvent d’obtenir les 250 millions prévus en compensation pour ce projet de dérivation.
Enfin, plusieurs communautés, dont celles de Chisasibi, préparent des projets de production éolienne avec des promoteurs privés comme Sky Power et Vestas. À Chisasibi, on rêve d’utiliser le vent des vastes réservoirs du complexe La Grande pour en revendre l’électricité à Hydro-Québec avant qu’elle ne se décide à optimiser elle-même ses propres ouvrages. Plusieurs craignent que la réalisation du détournement de la Rupert ne reporte de plusieurs années le développement des grands parcs éoliens au sein des meilleurs gisements du Québec. Certains pensent même que l’opposition à la dérivation de la Rupert est attisée pour faciliter la réalisation plus rapide des projets éoliens des Cris, qui rêvent de revendre cette énergie verte au Québec et surtout à l’Ontario, qui pourrait payer plus cher pour l’obtenir.
Une audience révélatrice
Rejoint hier au téléphone, Roméo Saganash a expliqué qu’il s’était contenté, à Burlington, de «rappeler des faits vérifiables qu’a fait ressortir l’audience» sur la dérivation de la Rupert, en plus d’avoir fait état de sa «position personnelle» comme citoyen. Il devait effectivement dire que s’il était membre d’une des trois communautés appelées à se prononcer sur le projet en référendum, son vote irait clairement au camp du «Non».
Le Devoir a voulu savoir hier comment réagissait à ces propos le grand chef cri, Matthew Mukash, mais ce dernier n’a pas retourné nos appels. Il a toutefois été possible de savoir que, si certains membres du Grand Conseil avaient lu avec satisfaction le texte de la conférence que Roméo Saganash a prononcée devant les journalistes américains spécialisés en environnement, réunis à Burlington en congrès, les extraits publiés hier dans le Journal de Montréal en ont fait bondir plusieurs à Val d’Or et à Nemaska, le siège du Grand Conseil. Les propos de Roméo Saganash ont aussi causé une commotion certaine à Hydro-Québec et au ministère des Ressources naturelles et de la Faune (MRNF), où on s’en tenait laconiquement à l’adhésion, renouvelée publiquement au printemps, aux termes de la Paix des Braves par le grand chef Mukash.
Dans son discours, dont Le Devoir a obtenu copie, Roméo Saganash dresse un bilan très négatif de la Convention de la baie James, similaire à celui de sa communauté avant la Paix des Braves. Il a ainsi affirmé que la convention n’avait pas apporté le bien-être et l’essor économique promis pour obtenir l’adhésion aux premiers mégaprojets de la baie James. Il dit craindre qu’il en soit ainsi avec la Paix des Braves, ce traité qui visait en 2002 à mettre fin à des décennies de poursuites judiciaires contre Québec au moyen d’un règlement à l’amiable et qui prévoyait des ententes distinctes avec compensations financières pour le projet de barrage EM-1 — en chantier — et pour le projet de barrage EM1A-Rupert, qui dépend de la dérivation faisant présentement l’objet d’une évaluation écologique.
Il s’insurge notamment contre le fait que l’étude d’impact sur la dérivation de la Rupert n’a pas analysé avec rigueur les effets cumulatifs, depuis près de 40 ans, des projets hydro-québécois sur 16 cours d’eau de sa région. En tout, dit-il, plus de 12 600 km2 de territoires cris ont été inondés, soit approximativement deux fois la superficie de l’Île-du-Prince-Édouard. Sans parler de la relocalisation de deux villages.
La communauté crie s’est prononcée à 70 % pour la Paix des Braves, reconnaît-il, mais dans le cadre d’une entente plus générale destinée à créer un nouveau partenariat entre Cris et Blancs. C’est dans ce contexte que les Cris ont accepté de donner un «accord de principe» au projet de la Rupert, «mais, précise-t-il, sous réserve des conclusions de l’évaluation environnementale, dont Québec et le grand chef Mukash ont dit ce printemps qu’elle constituait un processus valide: si le résultat est un verdict négatif, il faudra en tenir compte...»
Or, a affirmé Roméo Saganash à Burlington, la valeur de la Rupert est exceptionnelle car c’est une des dernières grandes rivières vierges de la baie James, d’une valeur patrimoniale et historique unique — c’est par elle que les Blancs et les Cris ont fait connaissance — et elle abrite une espèce unique de truites au monde, que le projet de dérivation pourrait menacer.
Les audiences publiques, a-t-il précisé dans sa conférence, ont permis aux experts du gouvernement fédéral de contester les évaluations minimalistes de la contamination au mercure par Hydro-Québec, tout comme ils en ont contesté les incidences sociales sur les collectivités locales. En plus de déplorer l’absence d’analyse rigoureuse des effets cumulatifs de la dérivation projetée sur l’écosystème de cette vaste région, il a ajouté que d’autres experts ont même contesté les modèles utilisés par Hydro-Québec pour déterminer la fragilité sismique des sols où seront érigés certains barrages et digues. Quant à la justification sociale et politique du projet, Roméo Saganash la conteste en précisant que le Québec n’a pas besoin de cette énergie pour lui-même et qu’il prévoit en réalité triturer le territoire de sa nation pour faire augmenter ses ventes aux Américains, sans avoir l’assurance que cette énergie propre diminuera les émissions de gaz à effet de serre dans l’Est du continent.

