Savoir tout faire, et plus encore
Mots clés : information, journalisme
À quoi ressemblera le journalisme de l'avenir? Voici deux exemples concrets qui font réfléchir, autour de deux tendances: les tâches multiples et le travail précaire.
Le premier exemple est une histoire racontée par Frank Ahrens, journaliste du Washington Post, dans un récent numéro de l'American Journalism Review.
Le procès se passait à Houston, mais Ahrens était à Washington au «Continuous News Desk», une nouvelle unité installée dans la salle de rédaction du Washington Post.
Ce jour-là, Ahrens, son ordinateur devant lui, écoutait le verdict du tribunal sur son téléviseur tout en étant relié par un microphone à la station de radio qui appartient au Washington Post.
Lorsque le jugement a été connu à la télévision, Ahrens en a fait état à la radio. Puis il a commencé à écrire sur son blogue, hébergé sur le site Internet du journal. Il a ensuite accordé une entrevue à CNN sur ce jugement, en direct d'un petit studio installé dans la salle de rédaction du Washington Post. Il est retourné écrire sur son blogue pour rendre compte du jugement... pour enfin s'atteler à l'écriture de son article pour le journal imprimé du lendemain, article qui portait d'ailleurs sur les réactions des employés d'Enron. Les réactions étaient d'ailleurs recueillies par courriel parce que, comme il le dit lui-même, il n'avait pas vraiment le temps de faire des entrevues téléphoniques.
Ahrens n'a pas eu à confectionner en plus les sandwichs pour la salle de rédaction! Mais son récit, très détaillé, fait état d'une «expérience de multiplateforme», dit-il, menée depuis quelques mois au Washington Post et qui, aux dernières nouvelles, demeure encore expérimentale.
Tester une grande idée
C'est une expérience qui veut tester une grande idée: il faut maintenant suivre le consommateur d'information où il se trouve, que ce soit sur Internet ou ailleurs, et les grands groupes qui possèdent différents médias mixtes (journaux, radio, stations de télévision, sites Internet) seront les mieux outillés pour le faire dans l'avenir.
Cette «convergence interne» est-elle néfaste ou positive? Tout dépend des conditions dans lesquelles elle s'applique. Tout dépend des marchés. On peut facilement imaginer qu'un dirigeant d'entreprise qui possède plusieurs médias (Pierre Karl Péladeau, par exemple) pourrait être tenté de mieux faire circuler ses journalistes d'un média à l'autre afin d'obtenir encore plus d'impact autour d'une nouvelle... et ainsi rationaliser les coûts.
Mais personne ne sera gagnant si une telle expérience entraîne une diminution des ressources journalistiques au total, et si elle menace la diversité des voix, synonyme d'une saine démocratie. Encore que le nombre de médias dans un marché donné ne soit pas nécessairement un symbole absolu de diversité des voix: plusieurs médias différents peuvent également répéter les mêmes banalités!
Précarité à l'horizon
Le deuxième exemple, très différent, c'est la parution d'un livre aux Presses de l'Université Laval, Les Nouveaux Journalistes, écrit par deux journalistes indépendants (des pigistes, comme on dit), Pascal Lapointe et Christiane Dupont.
Ce livre n'est pas un manuel théorique. Il s'agit plutôt d'un guide très pratique, et assez complet sur tout ce qu'un bon pigiste devrait savoir: comment organiser son travail, comment proposer des sujets, où s'adresser, quelles qualités faut-il développer, et ainsi de suite.
Mais c'est un livre qui illustre aussi une autre grande tendance: alors que les départements de communication des universités continuent à former de futurs journalistes en grand nombre, le seul marché journalistique en expansion, si l'on peut dire, est bien celui du travail précaire et du travail indépendant.
Comme le rappellent les auteurs, la précarité, qui était d'abord liée aux magazines, s'est étendue aux hebdos dans les années 80, puis au secteur de la télévision dans les années 90, alors que les grands réseaux confient de plus en plus leurs productions à des producteurs indépendants qui engagent des journalistes à contrat. Pour le moment, ce recours aux pigistes demeure limité chez les journaux, mais pour combien de temps?
Inutile d'ajouter que les grandes entreprises de presse ne créent pas beaucoup de nouveaux emplois au Québec, et qu'il n'apparaît pas de nouveau journal ou de nouveau réseau de télévision tous les mois. Les deux auteurs soutiennent donc que, dans les prochaines années, le travail journalistique sera de plus en plus fourni par des journalistes indépendants.
Cette réalité pourrait avoir une grande influence sur le contenu même des informations: un journaliste qui travaille à la pige a très rarement le temps (et les ressources financières) de se lancer dans des enquêtes journalistiques longues et complexes.
Faut-il le déplorer? Les auteurs font remarquer que les journalistes syndiqués dans les grandes entreprises ont de moins en moins de temps pour approfondir leur sujet eux aussi, dans un contexte où la concurrence est effrénée entre les médias pour transmettre l'information de plus en plus vite.
pcauchon@ledevoir.com
Vos réactions
Sur quels prncipes fonder l`information? - par benoit gagnon
Le lundi 30 octobre 2006 05:00

