Opinion
Brassens: 25 ans plus tard
Mots clés : brassens
Gibraltar, ou le roc de Georges

Photo: Le Devoir
Normal, il a toujours refusé d'écrire ce qu'il appelait des «mémoires de secrétaire de vedette», expression volontairement péjorative relayée par Vassal au bout du fil transatlantique. Refus par pudeur. Par souci de ne pas faire l'intéressant. Et par peur de n'avoir rien à dire... «Ça paraît incroyable, commente Vassal. Mais ça se comprend quand on le rencontre. C'est un homme très modeste. Un homme qui, toute sa vie, a eu pour grande qualité la discrétion. Il n'a pas changé après la mort de Brassens.» Quand on a été l'homme de confiance par excellence d'un gaillard aussi droit que Brassens, la hantise de trahir demeure. «Gibraltar avait accordé de brèves entrevues ici et là, mais sans jamais aller très loin, toujours prudemment. Plus que ça, il ne voulait pas. Il me donnait l'exemple des mémoires de la secrétaire de Brigitte Bardot, à son avis sans le moindre intérêt, comme ce qu'il ne fallait pas faire.»
Ce qu'il fallait faire? Fournir à l'homme de confiance un auteur de confiance. Idée de Fred Hidalgo, rédac-chef de la prestigieuse revue Chorus - Les cahiers de la chanson, le projet Gibraltar a tout naturellement échu à Vassal, biographe rigoureux, féru de Brassens, déjà auteur de Brassens ou la chanson d'abord (paru chez Albin Michel en 1991). Encore fallait-il conquérir le roc. «Nous avons convenu d'une période d'essai. Quelques rencontres sans enregistreuse, ni bloc-notes. S'il ne le sentait pas, on arrêtait. On a commencé par regarder des photos de la carrière de Georges, qu'il était justement en train de classer, et petit à petit les histoires ont surgi.» Histoires connues et moins connues. «C'est surtout son regard qui est nouveau. Sa perspective. Mais il y a aussi, à force de gratter ensemble la surface, des faits jamais relatés qui sont remontés. L'histoire de Brassens embauché comme garde du corps de Sartre, par exemple, alors que Brassens était encore inconnu et Sartre, au début de sa gloire. Ou la rencontre avec Dali.» C'est par Gibraltar que toutes les propositions passaient: celles qui n'ont pas abouti, notamment ce projet de livre où les textes de Brassens auraient été illustrés par Dali, ne sont restées que dans la mémoire du secrétaire. «Ce que je sais de leur entretien, raconte Gibraltar page 151, c'est que Salvador Dali avait dit: "Il y a quand même un point en commun entre Brassens et moi, c'est que lui est anarchiste, alors que moi, je suis monarchiste!"»
Mais Le regard de «Gibraltar» n'est surtout pas l'habituelle enfilade d'anecdotes. C'est le livre de ce que Vassal finit par mieux comprendre de la nature de Brassens par le truchement de ce que Gibraltar seul savait. «Je n'avais jamais vraiment compris, par exemple, pourquoi Brassens avait cessé les tournées. Je croyais que c'était en raison de ses coliques néphrétiques. Je trouvais dommage qu'il ait refusé d'aller chanter à l'Université de Los Angeles, autour de 1976. Et je lui reprochais un peu son côté pantouflard, ses habitudes immuables. Lui qui n'avait aucun patron, lui qui était devenu riche, lui l'artiste aux côtés si libertaires, il partait en vacances en même temps que tout le monde, en août! Grâce à Gibraltar, tout ça s'est éclairé. J'ai compris que, pour Brassens, chaque voyage, c'était des chansons en moins. Il n'était pas capable d'écrire en avion ou dans une chambre d'hôtel, il lui fallait sa table, sa pièce, l'impasse Florimont. On comprend comment Brassens, à la mort de René-Louis Lafforgue, qui l'avait tant fréquenté, peut faire à Gibraltar ce commentaire si terrible: "Ce mec, il m'a fait perdre au moins vingt chansons, alors je suis débarrassé."» Ce n'était pas par méchanceté, en déduit le lecteur. Stricte vérité. Simple impératif de la création.
«Brassens est allé au Québec une seule fois, en 1961. Par Gibraltar, je sais qu'il y a eu d'autres demandes, toutes refusées. Toutes parce qu'il préférait rester chez lui et peaufiner ses chansons.» Brassens, qui «ne supportait pas les conflits» et détestait dire non en personne, d'où le rempart Gibraltar, n'aura pas refusé la demande de dédicace d'un jeune fan, dernier en ligne dans les coulisses de Bobino. «C'était en 1963, j'avais 16 ans, se souvient Vassal. J'avais résolu d'aller lui faire signer le livre alors tout nouveau qu'Alphonse Bonnafé lui consacrait dans la collection "Poètes d'aujourd'hui" chez Seghers, le livre qui m'a donné pour la première fois l'idée qu'on pouvait écrire sérieusement sur la chanson. J'avais commencé à fumer la pipe, comme beaucoup d'adolescents de ce temps-là qui voulaient se croire adultes. Je fumais du Scaferlati bleu, très fort. Et je vois un paquet de Scaferlati à peine entamé posé sur la tablette de la loge de Brassens au moment où il me remet mon livre dédicacé. Et bêtement, faute d'autre idée, je lui dis: "Je vois que nous fumons le même tabac." Il a attrapé son paquet sans rien dire, m'a regardé avec un petit sourire en coin, a fait une deuxième signature sur le côté du paquet et me l'a remis. J'étais éperdu de reconnaissance. J'ai dû me tourner vite, de peur de montrer que j'étais trop ému. J'ai fumé le tabac de Brassens, une pipe par semaine pour le faire durer longtemps. Quand il n'y a plus eu de tabac, j'ai glissé le paquet vide dans la couverture du livre de Bonnafé.» Il y est encore.
Collaborateur du Devoir
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