Pendouillite aiguë
Mots clés : enfouissement
Le taux d'enfouissement des fils électriques est de 6 % au Québec, contre 70 % en Allemagne et 31 % aux États-Unis

Photo: Jacques Nadeau
Les Cours du Parc-Laurier sont en construction depuis le début de la décennie sur le Plateau Mont-Royal, à Montréal. La phase II prolongera la rue Pauline-Julien jusqu'à la nouvelle artère Gerry-Boulet, tout près du parc. Des dizaines de millions de dollars ont déjà été injectés dans ce vaste chantier. Les appartements s'y vendent et s'y revendent jusqu'à 300 000 $. N'empêche, tout le long de la rue Saint-Grégoire, des poteaux électriques en bois tout neufs suggèrent un aménagement urbain d'un autre siècle, plus près de l'électrification rurale que de la téléphonie sans fil. Qui a dit que le Québec était à l'avant-garde de l'hydroélectricité et des télécommunications?
Le promoteur St-Luc Habitation a réalisé plusieurs autres grands complexes résidentiels dans la région métropolitaine, dont Angus sur le Parc, dans l'arrondissement de Rosemont. Au total, l'entreprise y a construit et vendu 700 unités (condos et maisons mitoyennes) à un prix moyen de 225 000 $ chacune. L'enfouissement de tous les fils sur l'emplacement des anciennes usines Angus aurait coûté 1,5 million, soit environ 1 % du total des dépenses immobilières. Un compromis encore moins onéreux a permis de n'enfouir que la seule portion câblée entre les résidences et les poteaux de distribution déplacés à l'arrière des demeures, où ils remplacent les arbres qui, autrement, auraient pu égayer les terrasses.
«Les gens ne sont pas souvent prêts à payer des frais supplémentaires pour l'enfouissement», dit Patrick Varin, président de St-Luc Habitation. «Nous organisons des groupes de discussion et nous sondons les opinions. Nous présentons les options et les clients décident.» Il ajoute que les fils de la rue Saint-Grégoire devraient disparaître d'ici un an ou deux, promesse de l'arrondissement.
Il n'existe aucune règle nationale à ce sujet au Canada ou au Québec, sauf pour les zones historiques comme le Vieux-Montréal, où M. Varin a aussi construit en cachant cette fois-ci les systèmes électriques ou de câblodistribution. Les municipalités (ou leurs quartiers) ont autorité en cette matière. La plupart du temps, elles refilent la décision aux entrepreneurs, qui la glissent aux clients. Une vraie patate chaude électrique. La conséquence s'affiche de façon impitoyable. Le taux d'enfouissement du réseau de distribution électrique dans l'ensemble du Québec est de 9 %. Il tombe à 6 % des abonnés quand on exclut Montréal. Aux États-Unis, la moyenne nationale serait d'un tiers (31 %) en faveur de la mise en terre. Aux Pays-Bas, tout le système de moyenne et de basse tension est en sous-sol. L'Allemagne (70 %), le Royaume-Uni et le Danemark (63 %) ont aussi enfoui beaucoup de fils. La France comme l'Italie n'enregistrent qu'un taux du tiers (29 %), mais d'innombrables zones patrimoniales, y compris plus de 1400 paysages français, sont garanties 100 % sans fils apparents. Si le Québec était européen, il serait dans le coin de la classe, un bonnet d'âne sur la tête, envieux des résultats d'un petit pays comme le Portugal (18 %).
Francine Ruest-Jutras, ex-mairesse de Drummondville et ex-présidente de l'Union des municipalités, a déjà décrit Hydro-Québec, Bell Canada et les câblodistributeurs comme «les plus grands pollueurs visuels dans les villes» du Québec. La forêt nationale de poteaux constitue une autre erreur boréale. Si l'énergie et l'information étaient des déchets, la Laide Province serait encore à l'ère de l'égout à ciel ouvert.
Cela étant, tous les dégoûts sont dans la nature. Le désavantage esthétique de l'aérien se discute. Par contre, un réseau souterrain s'avère objectivement beaucoup plus fiable, même s'il complique les réparations et l'entretien. Cet atout évident de la sécurité pèse de plus en plus dans le contexte des changements climatiques.
Le Québec en a fait l'expérience pendant la crise du verglas, en janvier 1998. La glace accumulée de façon intermittente pendant cinq jours a brisé 24 000 poteaux et 1000 pylônes. Des villes en bonne partie sans fils comme Westmount ont été épargnées par la catastrophe, du moins une fois le réseau national de transport rétabli.
La commission scientifique et technique chargée d'analyser les événements sous la présidence de Roger Nicolet avait formellement recommandé «que le gouvernement prenne la responsabilité directe d'un ambitieux programme d'enfouissement des réseaux câblés aériens, qu'ils soient publics ou privés». Le rapport demandait au gouvernement de prendre la responsabilité directe d'un tel programme en en définissant l'architecture et en prévoyant «une contribution équitable des différents partenaires ainsi qu'une mise de fonds de l'État qui puisse constituer un incitatif puissant».
Après le coup de glace, le ministère des Ressources naturelles du Québec avait même formellement demandé à Hydro-Québec de présenter à la Régie de l'énergie un programme d'enfouissement du réseau de distribution dans les agglomérations urbaines à forte densité. «À partir du moment où les gens souhaiteront avoir et payer des réseaux enfouis, c'est notre métier et ça nous fera plaisir de le faire», claironnait pour sa part André Caillé, président d'Hydro-Québec, qui promettait de redoubler d'efforts pour enfouir plus de fils.
«Nous avons du retard», reconnaît aujourd'hui Jacques Lapierre, chef de la division droits et ententes chez Hydro-Québec. «Nous avons fait des choix qui n'obligent pas à procéder à l'enfouissement des fils systématiquement et partout au Québec. Au moins, certaines villes comme Québec ont décidé de forcer la main aux nouveaux clients.» Pour le reste, lui ainsi que les autres porte-parole de la société d'État ne cherchent pas le moins du monde à justifier le non-respect des engagements.
L'empire nationalisé n'a consacré que de toutes petites «pinottes» pour tenir ses promesses après la crise du verglas. Hydro-Québec réalise des enfouissements dans le cadre de trois programmes distincts.
Le premier programme concerne les quartiers neufs. Depuis 2001, le taux de participation à ce volet est passé d'un nouveau client sur dix à un sur quatre (26,5 %). Les trois quarts des lotissements résidentiels tout neufs se branchent donc encore et toujours par la voie aérienne.
Le deuxième volet mise sur l'embellissement des villes. Depuis 2000, six kilomètres seulement ont subi la grande opération esthétique. Dans ce cas, la municipalité doit assumer 70 % des charges, Hydro-Québec prenant le reste. Onze demandes sont actuellement à l'étape de l'avant-projet, approuvées ou en cours de réalisation, pour 12 autres kilomètres de lignes souterraines.
Par comparaison, le rapport de la commission Nicolet rappelait qu'en France, entre 1993 et 1996, un programme semblable a permis d'enfouir 5000 kilomètres de lignes à basse tension et 400 kilomètres de lignes à haute tension. Les collectivités locales n'ont assumé qu'environ le quart des coûts. Un ambitieux programme sur un horizon de 30 ans a pour but l'enfouissement de la majeure partie du réseau national français. En un an, la France a enfoui plus de fils que le Québec en un siècle.
Ici, la charmante petite ville de Sutton attend depuis 1987 qu'on enfouisse un peu plus de 600 mètres de fils détestés, un projet encore retardé d'un an en mai dernier, faute de fonds. «Les appels d'offres seront publiés en novembre et le chantier devrait ouvrir le 2 avril pour se terminer le 15 juin 2007», assure le maire Kenneth Hill. Deux millions, fournis à 40 % par la Ville, seront dépensés pour enfouir 28 poteaux et leur quincaillerie. La Ville profitera de la présence des excavatrices pour réaliser d'autres travaux d'infrastructures. «Sutton est une ville culturelle, poursuit le maire. L'embellissement va avoir des répercussions un peu partout.» Il pense que les propriétaires vont mieux prendre soin des façades de leurs immeubles, devenues plus visibles. Il souligne que les arbres vont pouvoir pousser en paix, sans craindre les émondeurs, grands amputeurs de branches.
Le troisième programme vise les zones patrimoniales. Au début de la décennie, le ministère des Ressources naturelles avait mandaté Hydro-Québec en promettant d'y consacrer 200 millions sur quatre ans (2011-05), ce qui n'a pas été réalisé. Le programme, éliminé l'an dernier, a été récemment relancé. Hydro-Québec partage maintenant les frais avec ses partenaires des télécommunications.
Et c'est tout? Oui, c'est tout.
Au total, entre 2001 et 2008, Hydro-Québec n'aura investi que 60 millions dans ces trois volets, dont le quart (15 millions) en 2005, pour enfouir seulement 31 kilomètres de fils, une distance qui ne couvre même pas une seule artère traversant l'île de Montréal d'est en ouest. Par comparaison, la direction principale des communications d'Hydro-Québec et ses 135 employés bénéficient d'un budget de 16 millions par année. Les revenus de la société d'État frisent les six milliards par année, pour des profits de 1,56 milliard l'an dernier. D'ici 2010, l'entreprise prévoit investir 19 milliards dans divers projets d'infrastructures. Le Plan stratégique ne prévoit augmenter que de 15 à 20 millions par an les sommes réservées à l'enfouissement des fils. Une goutte d'eau dans le bassin hydroélectrique québécois.
«Hydro-Québec appuie les demandes d'enfouissement du réseau de distribution», commente Flavie Côté, conseillère stratégique de la société d'État. «Il s'agit toutefois d'une solution plus coûteuse que l'avenue aérienne. Elle nécessite des investissements plus importants, autant pour le demandeur que pour Hydro-Québec et sa clientèle. Le budget lié à ces investissements doit être approuvé par la Régie de l'énergie. Il fait partie du budget total d'Hydro-Québec Distribution qui, lui aussi, est soumis annuellement à la Régie dans le cadre des discussions sur l'établissement des tarifs d'électricité.»
Bell Canada, l'autre grande pendouilleuse de câbles, ne fait pas beaucoup plus d'efforts. Au Québec, environ 40 % des poteaux lui appartiennent, le reste étant la propriété d'Hydro-Québec. Bon an, mal an, la compagnie de téléphone consacre moins d'un million à l'enfouissement dans une demi-douzaine de secteurs patrimoniaux. Et c'est à peu près tout. «On ne peut pas enfouir massivement dans le contexte actuel», dit franchement Denis Bordeleau, directeur des technologies et responsable du «volet souterrain» chez Bell. «Il faudrait hausser considérablement les contributions des clients pour financer un chantier national qui coûterait des milliards. Ce n'est pas à Bell d'assumer cette responsabilité, qui doit découler d'une décision de société. Le débat nous dépasse largement.»
M. Bordeleau note que les municipalités québécoises ont le pouvoir de légiférer mais l'utilisent assez peu, contrairement aux villes ontariennes. À Montréal, les récentes fusions ont aggravé la situation en morcelant les centres de décision: les arrondissements gèrent les petites rues tandis que l'administration centrale s'occupe des grandes artères, généralement dépourvues de fils.
Tout a un prix. Hydro-Québec doit impérativement offrir son produit énergétique au meilleur coût possible, ce qui oriente irrémédiablement les choix vers l'aérien. Les branchements souterrains des nouvelles résidences coûtent entre 6000 et 7000 $ de plus. L'enfouissement d'un réseau existant coûte de sept à dix fois plus cher que les poteaux. Seulement, ces données ne tiennent pas compte des économies d'échelle réalisées quand une zone opte massivement pour le grand camouflage. En Europe, ce continent du sans-fil, le coût des travaux en sous-sol n'est plus que trois fois supérieur à celui des réseaux aériens (voir autre texte).
Des sondages menés en Virginie ont montré que les consommateurs sont prêts à payer environ 400 $ pour les grands travaux coûtant toujours dix fois plus cher. L'expérience de St-Luc Habitation semble démontrer que les consommateurs québécois n'en pensent pas plus. Et tintin pour l'esthétique et pour la sécurité.
Sans compter qu'une autre grande bataille s'engagera bientôt sans le Québec. En effet, pendant que le réseau national continue de se développer sur un mode digne du XIXe siècle, plusieurs pays européens, déjà en avance de milliers de kilomètres, songent maintenant à enfouir leur réseau à haute tension, un chantier titanesque de plusieurs milliards d'euros qui nécessitera de grands relais souterrains à tous les quelque dix kilomètres et qui coûtera finalement 30 fois plus cher qu'une autoroute aérienne. Le réseau québécois à haute tension s'étend sur près de 30 000 kilomètres. Dans ce cas, moins de 1 % des grands câbles sont enfouis...
Vos réactions
On traîne toujours d'la patte !!! - par Jacques Dion (productionst-raise@videotron.ca)
Le dimanche 22 octobre 2006 15:00

