Opinion
Réchauffement climatique - Pour quelques degrés de plus...
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« La lucidité est la douleur la plus proche du soleil.»- René Char
Kyoto n'étant pas «réaliste», le Canada agira donc seul pour empêcher le climat mondial de déraper...
En plus, il emmêle les esprits et insinue que le réchauffement serait incertain ou anodin en confondant les prévisions météo à court terme et les tendances lourdes du thermomètre. Et finalement, exit, le «plan vert». L'étroitesse de vues du chef conservateur sur ce sujet apparaît inversement proportionnelle au gigantisme des conséquences de la crise climatique annoncée.
Attachez vos ceintures!
Les «réalités» scientifiques sont implacables. Attachez vos ceintures, ça va brasser! Selon James Hansen, de l'Institut Goddard de la NASA, le climat de la Terre a atteint, avec un petit degré moyen de plus, les températures les plus chaudes depuis 12 000 ans. C'est-à-dire plus chaudes que ce que le monde a connu depuis l'invention de l'agriculture et l'apparition des civilisations... Une augmentation moyenne de deux ou trois degrés, vers laquelle nous nous dirigeons allégrement d'ici la fin du siècle, donnera selon lui le climat d'il y a trois millions d'années. Le niveau des océans était alors plus élevé de 25 mètres.
Les chercheurs de vérité climatique doivent absolument lire Les Faiseurs de pluie de Tim Flannery, directeur du laboratoire de zoologie de l'Australian Museum (Éditions Héloïse d'Ormesson, 2006; titre original: The Weather Makers, 2005). Réputé pour sa rigueur et ses talents pédagogiques, Flannery dresse une synthèse des connaissances à la fois lumineuse, poétique et effarante. En voici quelques points marquants.
La sécheresse persistante en Afrique sahélienne depuis les années 1960, de l'Atlantique au Soudan, est corrélée avec la hausse concomitante de la température de l'océan Indien, l'océan qui se réchauffe le plus vite. Les famines récurrentes des dernières décennies au Sahel seraient donc principalement causées par le réchauffement climatique.
Le cycle climatique El Niño-La Niña dans l'océan Pacifique est bouleversé par le réchauffement. La phase El Niño dessèche l'Australie et l'Asie du Sud-Est; elle déplace aussi le courant-jet aérien vers le pôle Nord, ce qui assèche l'ouest de l'Amérique du Nord. Problème: on a observé que le réchauffement entraîne depuis 1976 une prédominance des phases El Niño, qui sont aussi plus intenses, alors qu'auparavant, l'inverse se produisait. Un état de sécheresse semi-permanent est donc attendu sur ces vastes régions du globe.
Vers l'effondrement du vivant
Ce constat suscite la crainte de la disparition, à terme, de la forêt tropicale australienne. On sait que les sécheresses favorisent les feux de forêts. Mais la chaleur excessive a aussi pour conséquence de réduire l'évapotranspiration des forêts pluviales (phénomène par lequel les plantes suscitent leur propre pluie). La prise en compte de ce facteur, avec un scénario énergétique inchangé, amène le réputé Centre Hadley à prédire une diminution de moitié des précipitations sur l'Amazonie en 2100. Ce changement engendrerait un tel stress -- la sécheresse de 2005 au Brésil en est peut-être un avant-goût -- que la disparition de la forêt amazonienne sera alors inévitable. Et l'Amazonie se transformera en désert...
Tim Flannery estime qu'avec les niveaux actuels de GES, plus d'une espèce vivante terrestre sur cinq est condamnée à disparaître. Notamment les espèces sédentaires ou celles incapables de migrer vers des milieux propices, en raison d'écosystèmes naturels trop fragmentés (au Québec, même les parcs dits «nationaux» sont la proie des rapaces du «développement»!). Mais si nous ne faisons rien, ce sont trois espèces sur cinq qui ne seront plus avec nous à la fin du siècle.
La biodiversité des océans sera quant à elle réduite à peu de chose avec la mort prévisible des récifs coralliens, qui entraînera la disparition de bon nombre des créatures merveilleuses qu'ils abritent. Elle sera aussi durement affectée par la raréfaction du krill de l'océan Antarctique. La diminution constatée du krill est liée à la disparition progressive de la banquise. Adieu aux manchots, aux phoques, aux baleines et à combien d'espèces de poissons?!...
Ajoutons à la liste des horreurs l'acidification des océans par la dissolution des excès de CO2 dans l'eau, qui désagrégera les coquilles de certaines espèces (notamment les huîtres), l'intensité accrue des ouragans ou les effets potentiellement catastrophiques des dérèglements climatiques sur l'agriculture et les ressources d'eau douce. Il faut donc prendre très au sérieux l'avertissement de Tim Flannery, qui prédit l'effondrement de la civilisation si rien n'est fait pour réduire radicalement et rapidement les émissions de gaz à effet de serre.
Responsable à la face du monde
Nous savons mais nous ne voulons pas voir. En effet, ces constats bouleversent plusieurs de nos repères psychosociaux. À commencer par la perception selon laquelle un monde plus chaud est forcément plus confortable, en passant par la remise en cause d'un modèle socioéconomique insoutenable, dopé aux combustibles fossiles. La civilisation industrielle a roulé en Formule 1 sur une route bien plane pendant 200 ans. Devant nous, il y a une haute montagne et un sentier de randonnée. La Formule 1 ne passera pas.
Le Canada a une responsabilité historique devant ce problème en tant que pays riche, producteur de pétrole et un des plus grands pollueurs par habitant. Sur le plan international, Stephen Harper pourrait user de sa proximité idéologique avec l'évangéliste de Washington pour l'avertir que la création divine est en danger et le convertir aux bienfaits de Kyoto...
Car il faut impérativement et rapidement déployer un plan Marshall planétaire pour libérer le monde de la «carbo-dépendance». Un autre monde est possible. Et le protocole de Kyoto fournit un premier cadre global cohérent pour orienter les actions publiques et privées en ce sens. À défaut, chaque pays fera cavalier seul. Et il n'y aura aucun gagnant chez les égoïstes, même parmi les pays froids, sur une Terre carbonisée à la trame du vivant décomposée. Pour paraphraser André Malraux, le XXIe siècle sera spirituel et écologique ou ne sera pas.

