Opinion
Lettre ouverte à André Boisclair - Pourquoi je voterai libéral
Mots clés : charest
Merci, M. Boisclair, de m'avoir convié à partager votre repas samedi midi grâce à la magie des ondes de Radio-Canada (L'autre midi à la table d'à côté, 30 septembre 2006). Entre deux coups de fourchette, vous avez réussi à faire irrévocablement culbuter mon vote du côté du Parti libéral aux prochaines élections. Je vous en félicite.
Sauce néolibérale
Non, M. Boisclair, je ne crois pas comme vous que les Québécois ont «peur du succès», bien au contraire. Toute notre histoire atteste que notre conception du succès ne se mesure pas seulement à l'aune de la sacro-sainte rentabilité à court terme prônée par le modèle néolibéral. C'est une conception qui incorpore des considérations sociales et humanistes que les enseignements des business schools, fussent-elles Harvard ou Chicago, sont incapables de mesurer. Et ce sont des considérations que je cherche en vain dans vos propos.
Non, M. Boisclair, je ne crois pas, comme vous semblez le croire, que c'est en plantant des casinos au coeur de zones urbaines démunies qu'on soulagera la misère des pauvres grâce aux profits raclés sur les tables de jeu. Ou que le succès (indéniable) que vous évoquez des Snyder-Péladeau soit un modèle robuste pour assurer la pérennité de notre spécificité québécoise (quel que soit leur généreux mécénat pour la culture).
Nous pouvons trouver une inspiration autrement plus forte auprès des réalisations des Alphonse Desjardins, des Pierre Péladeau, des Armand Bombardier et de tous ces géants visionnaires qui ont forgé notre société et qui lui ont permis d'acquérir son caractère si particulier en Amérique du Nord. Et je suis fier des Guy Laliberté et de tous ceux qui font en sorte que nous devenons chaque jour un peu plus «maîtres chez nous». Pas parce qu'ils sont riches mais parce qu'ils n'avaient rien au départ. Ils n'ont pas leur pareil dans le monde des affaires anglo-saxon ou dans celui de la Francophonie.
Non, M. Boisclair, je ne partage pas comme vous le faites «certaines des idées» des Dubuc, des Kelly-Gagnon ou des «Québec lucide» qui croient qu'il faille apporter un peu plus de «soulagement» au capital, qu'il faille réduire le fardeau fiscal des riches pour que la richesse puisse se propager chez les moins nantis. Notez bien que je me méfie aussi des «Québec solidaire». Mais je sais que l'histoire a toujours confirmé que ce sont les utopistes qui changent le monde et non les experts comptables.
Utopistes d'abord
Alphonse Desjardins a-t-il commencé par définir des critères de solvabilité minimum avant de lancer un mouvement irrésistible pour mobiliser l'épargne et le capital au Québec? Jean Lesage ou René Lévesque ont-ils attendu cela pour créer la puissance de l'hydroélectricité? Jacques Parizeau et Michel Bélanger ont-ils attendu cela pour concevoir la spécificité du RRQ dans le régime canadien et pour créer la Caisse de dépôt et de placement? Claude Castonguay se préoccupait-il de cela quand il a mis sur pied le système de santé universel que quelques mesquins rêvent aujourd'hui de pouvoir «désuniversaliser» à leur avantage?
Bien sûr qu'ils se préoccupaient tous de rentabilité: comment ne pas le faire? Mais parce qu'ils étaient avant tout des «utopistes», ils ont laissé les considérations d'équité et de justice sociale guider leur imagination bien avant qu'elle ne devienne paralysée par les questions d'ordre financier.
Et si nous tenons facilement pour acquis tous ces éléments extraordinaires de notre société, ne nous leurrons pas. Dans le contexte économique et social du Québec d'alors, leur mise sur pied constituait un défi tout aussi formidable que ceux auxquels nous faisons face aujourd'hui. Il s'agissait alors de fournir éducation et soins médicaux à une vaste population de jeunes baby-boomers affamés. Il s'agit aujourd'hui de s'assurer que ces mêmes baby-boomers, toujours aussi affamés, laisseront à leurs enfants et à leurs petits-enfants assez de ressources, en quantité et qualité, pour qu'un partage équitable puisse avoir lieu avec ceux qui viendront plus tard.
Cela n'a rien à voir avec la «lucidité» des uns ou la «solidarité» des autres. C'est tout simplement une question de survie.
Alors, quand je vous ai entendu vous questionner sur la signification d'«être à gauche» et sur les excès de votre parti dans cette direction, j'ai compris qu'aux prochaines élections, les Québécois devront choisir entre le conservatisme et l'ultraconservatisme.
À tout prendre, je choisi le conservatisme de M. Charest, car je crois finalement qu'il a mieux compris que vous ne le ferez jamais les véritables enjeux de notre petite société au bord du Saint-Laurent. Mieux vaut un mal qu'on connaît qu'un mal encore pire qui n'ose pas s'annoncer.
Et la souveraineté? Eh bien, j'ai su attendre jusqu'à maintenant; je peux bien attendre encore un peu l'arrivée d'un chef inspiré.
Merci, M. Boisclair, de m'avoir convié à votre repas. J'en ai l'estomac encore un peu barbouillé, mais mes idées sont autrement plus claires maintenant.

