Formation des enseignants - Un travail de plus en plus exigeant
Mots clés :
« Il faut sensibiliser les enseignants en devenir aux inégalités économiques et aux différences culturelles »

Photo: Jacques Grenier
Le rôle de l'école publique a également changé. En 1997, dans la foulée des états généraux sur l'éducation, le gouvernement a modifié la Loi sur l'instruction publique afin de donner plus de pouvoirs et d'autonomie aux écoles primaires et secondaires, entre autres par la création d'un conseil d'établissement. D'un même souffle, le gouvernement a accordé aux enseignants un rôle plus important qu'avant au sein de l'équipe-école. Ensuite, il a modifié le curriculum de l'enseignement au primaire (en vigueur depuis six ans) et au secondaire (en vigueur depuis un an).
Quant à la formation des maîtres, elle a été révisée de fond en comble lors de la réforme de 1992. À cette époque, le ministère de l'Éducation a notamment rallongé la formation initiale des maîtres (passant de trois à quatre ans) et augmenté le nombre d'heures consacrées au stage (passant de 200 heures à un minimum de 700 heures). Il a également éliminé la période de probation de deux ans à laquelle étaient auparavant soumis les enseignants. Enfin, la pédagogie a commencé à se tailler une place importante à côté des connaissances disciplinaires.
Tenir compte du nouveau contexte scolaire
Clermont Gauthier, professeur à l'université Laval et titulaire de la chaire de recherche du Canada en formation à l'enseignement, signale que cette réforme a donné de bons résultats. «Des études menées auprès des premières cohortes de jeunes enseignants indiquent qu'ils s'estimaient relativement satisfaits des connaissances acquises lors de leur formation. En outre, les employeurs semblaient plus satisfaits qu'auparavant. Il reste qu'il fallait quand même arrimer la formation des maîtres au nouveau contexte social et aux nouvelles exigences du métier.»
En 2001, un groupe de travail présidé par M. Gauthier a publié un rapport dont se sont inspirées les universités pour revoir leur programme de formation des maîtres.
Intitulé La formation à l'enseignement: les orientations et les compétences professionnelles, ce rapport définit les orientations, les compétences et les profils de sortie pour la formation initiale en enseignement. Il énonce plus particulièrement 12 compétences professionnelles: communiquer clairement et correctement dans la langue de l'enseignement à l'oral comme à l'écrit; concevoir des situations d'apprentissage en fonction des élèves concernés et du développement des compétences visées dans le programme de formation; coopérer avec l'équipe-école, les parents, les différents partenaires sociaux et les élèves en vue de l'atteinte des objectifs éducatifs de l'école, etc.
Plusieurs volets
M. Gauthier explique les grands principes qui ont guidé la rédaction de ce rapport. «Former un enseignant, ce n'est pas seulement le former à l'enseignement des disciplines, mais aussi à l'exercice d'un métier qui comprend plusieurs composantes. Par exemple, il faut planifier l'enseignement, évaluer les apprentissages, gérer un groupe adéquatement, etc. La connaissance disciplinaire est essentielle, mais insuffisante. Il faut également de la pédagogie. Ainsi, ce n'est pas parce que vous savez lire que vous pouvez enseigner la lecture. Vous allez rapidement vous rendre compte que ça prend des stratégies, une organisation des degrés de difficulté, etc.»
Abondant dans le même sens, Jean-Pierre Charland, secrétaire à la faculté des sciences de l'éducation à l'Université de Montréal, précise qu'il faut également tenir compte de la pluralité de la clientèle scolaire, surtout à Montréal. «Il faut sensibiliser les enseignants en devenir aux inégalités économiques, mais aussi aux différences culturelles. En sciences de l'éducation, on a une clientèle de jeunes filles "de souche" qui vont enseigner dans des écoles multiethniques. Il faut les familiariser avec cette réalité.»
Bien connaître sa matière
Cependant, M. Gauthier signale qu'on a peut-être trop poussé l'aspect pédagogique au détriment de la formation disciplinaire. «Est-ce qu'il faut une maîtrise dans une matière pour l'enseigner au secondaire? Pas nécessairement, mais le candidat doit connaître davantage sa matière que les élèves à qui il va l'enseigner», dit-il, précisant que les facultés doivent toutefois tenir compte des besoins spécifiques d'une clientèle qui se destine à l'enseignement, et non lui offrir des cours très spécialisés comme c'était souvent le cas avant la réforme de 1992.
Pour Patrice Potvin, professeur-chercheur en didactique des sciences à l'Université du Québec à Montréal (UQAM), cette formation disciplinaire doit comprendre des problèmes réalistes et vraisemblables. «Aujourd'hui, on ne peut plus se contenter de parler aux étudiants de leur profession et de leur demander des travaux théoriques. Il faut qu'ils mettent la main à la pâte. Essayez de "télécharger" des connaissances dans la tête des étudiants en espérant qu'ils en retiennent une grande partie, cela ne marche pas. La raison? On ne leur a pas attribué de rôle les amenant à comprendre ce qu'ils font.»
Un marché du travail difficile
Maîtrise de la matière à enseigner, gestion de classe, intervention auprès des élèves en difficulté: on en demande beaucoup aux professeurs. D'ailleurs, un nombre croissant de jeunes enseignants abandonnent la profession après quelques années. N'y aurait-il pas lieu de mieux les préparer à la réalité du marché du travail? De l'avis de M. Gauthier, le problème relève surtout de l'organisation du travail. «Il déborde largement de la formation des maîtres. Il arrive un moment où ce n'est plus "enseignable". Si on veut maintenir l'école privée et l'école publique, il faut augmenter les ressources de l'école publique de façon importante.»
Même son de cloche de la part de Jean-Pierre Charland. «Le système éducatif est très exigeant et je ne suis pas certain que cela soit toujours favorable aux élèves», dit-il en faisant allusion à l'intégration des élèves handicapés et en difficulté d'apprentissage. Selon lui, il y aura toujours une distance entre la formation initiale et la pratique. «C'est pratiquement insurmontable. Les débuts dans l'enseignement sont très difficiles, car les privilèges viennent avec l'ancienneté. Les nouveaux diplômés ont les pires classes. Au moment où ils sont le moins expérimentés, on leur confie les tâches les plus difficiles. On devrait leur permettre de se faire la main et augmenter le degré de difficulté au fur et à mesure qu'ils acquièrent de l'expérience.»
Selon Jocelyne Morin, professeure et directrice du module préscolaire-primaire à l'UQAM, les enseignants en devenir ont aussi un rôle à jouer pour faciliter leur intégration dans le marché du travail. «Nous cherchons à former des enseignants qui seront le plus compétents possible. Mais enseigner, c'est bien plus que cela. Il faut bien se connaître, être capable d'être remis en question par les enfants et accepter de leur faire une place. L'enseignement exige non seulement des connaissances, mais aussi de la passion. C'est un métier très complexe dans lequel il faut s'investir à fond», conclut-elle.
Collaboratrice du Devoir
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