La Chine et le jeu - Shanghai, symbole d'un nouveau «moi» chinois

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Alec Castonguay
Édition du mardi 12 septembre 2006

Mots clés : casino, shanghai

Shanghai la futuriste, métropole économique de la Chine, reflète un idéal de richesse auquel aspirent nombre de Chinois.

La Chine moderne, celle qui entre dans ce siècle avec force et déstabilise la planète, valorise avant tout l'ambition et l'image. «Dis-moi ce que tu possèdes et je te dirai qui tu es», semble la nouvelle maxime. Dans ce contexte, miser des milliers de dollars dans un casino ou dans un tripot clandestin est perçu comme une marque de richesse. Notre journaliste revient de Chine où il a fouillé le dossier. Troisième texte d'une série de quatre.

Shanghai -- Le long du très commercial boulevard Nanjing, dans la métropole économique chinoise de Shanghai, les grandes marques occidentales s'affichent sans complexe. C'est l'avenue la plus chère de Chine. Une multitude de magasins s'alignent directement dans la rue ou dans des centres commerciaux stylisés et luxueux. Plusieurs boutiques aux prix exorbitants, comme Prada ou Tiffany and Co., n'ont même pas d'adresse au Québec.

Loin de la capitale et de sa rectitude politique, les Shanghaïens foncent sans se retourner, épousant les valeurs occidentales au rythme de la croissance économique de leur pays. Les jeunes sont passés de la «génération de Mao» à la «génération du Moi», celle plus individualiste de l'enfant unique. Ils préfèrent le sexe sans le mariage -- les sondages montrent que 70 % n'attendent plus -- alors que les jeunes instruits à l'université brisent les moules d'obédience comme ils le peuvent. Par exemple, ils se rebaptisent eux-mêmes de noms anglo-saxons comme Summer, Bryan, Ricky ou Amy.

Les femmes ont rangé le communisme au placard et en ont sorti des marques occidentales griffées. Cellulaire collé à l'oreille, elles portent du Jean-Paul Gaultier, chaussent des Prada, arborent du Dior et sentent le Chanel. Les hommes tentent de suivre la tendance et enfilent de l'Hugo Boss, du Versace ou de l'Armani. Il y a évidemment beaucoup de faux, mais aussi des pièces originales. Les Audi, Ferrari et Mercedes trouvent de plus en plus preneurs. «Ici, tu es ce que tu projettes, ce que tu possèdes. L'image est très importante et détermine souvent le respect que les autres auront pour toi», explique Yanwen Le, avocat de la firme londonienne Lovells, à Shanghai. «Ce n'est pas pour rien que toutes les grandes marques de luxe sont ici, elles gagnent de l'argent. En pourcentage, très peu de Chinois peuvent acheter des souliers à 1000 $, mais la force du nombre fait que les compagnies y trouvent leur compte.»

Il suffit toutefois de sortir de Shanghai pour se rendre compte rapidement que le coeur économique du pays ne bat pas au rythme du reste de la Chine. En campagne, la situation financière est plus pénible, et les citoyens n'ont pas les moyens de combattre le régime et ses valeurs à coups d'achats de luxe. Les disparités sont énormes et grandissantes. Shanghai, avec sa relative liberté et son essor économique, c'est davantage la Chine de demain, celle à laquelle aspirent bien des Chinois ailleurs au pays.

Néanmoins, les indicateurs sont généralement positifs. Depuis que le pays a choisi de s'ouvrir au monde, en 1979, près de 400 millions de Chinois sont sortis de la pauvreté. La classe moyenne, surtout installée en ville, oscille maintenant entre 130 et 200 millions de personnes. Des citoyens qui touchent généralement entre 10 300 et 18 000 dollars canadiens par année et qui vivent assez bien dans un pays où le coût de la vie demeure généralement bas. Au sommet de la pyramide, les riches se multiplient. Chaque jour, la Chine voit naître 60 nouveaux millionnaires. En 2005, 320 000 Chinois pouvaient prétendre au titre de millionnaire, une hausse de 6,8 % sur 2004, selon les calculs de la firme Merrill Lynch.

«La structure de la société chinoise change avec l'argent et le rythme de vie qui s'accélère, affirme Yanwen Le, qui a vécu dix ans au Québec et en Angleterre avant de revenir dans sa ville natale. Par exemple, le concept de famille est moins important qu'il ne l'était. Bien sûr, tout n'est pas noir ou blanc, ça dépend des régions, mais, en général, la Chine s'occidentalise.»

Le jeu n'y échappe pas

Un pouvoir d'achat en hausse, des activités de loisir qui restent limitées par l'étau communiste et une soif de valorisation individuelle poussent bien des Chinois vers leur amour de toujours: le jeu. «Les gens qui parient ont un statut social. Ça donne l'image qu'on a de l'argent», explique au Devoir Gracemary Leung, directrice du département de Travail social de l'Université de Hong Kong et responsable des recherches sur le comportement des joueurs chinois à la même institution. «Tout le monde veut faire partie de la classe supérieure. Les gens ici voient le jeu comme une façon facile d'y accéder, un moyen de gagner de l'argent. L'accès au statut social met énormément de pression sur les Chinois, je dirais même plus qu'ailleurs, parce que les transformations dans la société sont rapides et importantes. Tout le monde est bousculé dans ses valeurs.»

Un homme qui mise 5000 ou 10 000 $ dans une soirée ne sera donc pas perçu comme ayant des problèmes de jeu, mais comme étant riche, ce qui flatte l'ego et incite à jouer davantage et plus gros. «L'environnement social joue un grand rôle dans les difficultés actuelles de la Chine avec le jeu. Toute la valorisation passe par l'argent», confirme Elda Chan, superviseure du Even Centre, le plus important organisme d'aide aux joueurs pathologiques de Hong Kong.

Se tourner vers le jeu est un réflexe normal en Chine. Tous les enfants, dès l'âge de 10 ou 11 ans, ont déjà eu leur première expérience de mah-jong, de cartes ou de baccarat. Parfois avec de la monnaie donnée par leurs parents, parfois juste pour le plaisir. Toutes les réunions de famille font inévitablement la part belle aux jeux de toutes sortes, le plus populaire étant sans contredit le mah-jong, un divertissement plusieurs fois centenaire qui s'apparente au rami. En grandissant, les Chinois commencent à jouer entre amis, à l'extérieur de la cellule familiale, puis souvent avec des inconnus dans la rue, juste pour tuer le temps.

Outre le mah-jong ou les cartes, tous les prétextes sont bons pour parier, de la partie de soccer jusqu'aux combats de criquets! Plusieurs Chinois consacrent d'ailleurs tout leur temps libre à entraîner leur petit insecte pour la saison qui se déroule normalement à l'automne dans certains parcs des grandes villes, comme à Shanghai. Certains misent jusqu'à 1200 $ par duel de criquets!

Le jeu semble littéralement couler dans leurs veines depuis la nuit des temps. Les premières traces de paris datent de plusieurs millénaires. «Dans les villages, il y a 2500 ans, un gars écrivait un mot ou faisait un dessin sur un papier ou un bout de bois et hissait le tout jusqu'au plafond de la maison à l'aide d'une corde. Les gens réunis dans la maison devaient trouver ce qu'il y avait sur le papier et ils misaient certains objets pour pimenter l'action. Ça ne date pas d'hier!» explique Gracemary Leung.

Rappelons qu'aucun casino n'est en activité en Chine continentale, ni à Shangai ni ailleurs, alors que les machines de loterie vidéo sont proscrites. Jouer avec de l'argent est interdit, en public comme en privé, et passible de trois ans de prison. Chaque année, la police arrête en moyenne 423 000 personnes pour jeu illégal.

Mais l'interdiction n'a pas toujours été aussi stricte. Les empereurs des dynasties Tang et Song (618-1279) permettaient le jeu. La dynastie suivante, celle des Ming, était farouchement opposée au jeu et coupait les mains des citoyens qui osaient défier les lois. L'interdiction est restée en vigueur jusqu'aux dernières années de la dynastie Qing, au XIXe siècle. Les Chinois ont alors pu mieux respirer et s'adonner à leur vice sans grandes restrictions. Mais, en 1911, après l'instauration de la République de Chine, les lois ont été renforcées et sont restées sévères jusqu'à aujourd'hui.

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Demain : les joueurs compulsifs chinois sans grandes ressources

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Ce reportage a été réalisé grâce à une Bourse Nord-Sud financée par l'ACDI et accordée par la FPJQ


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Une copie presque conforme - par Roland Berger (rolandberger@rogers.com)
Le mardi 12 septembre 2006 09:00

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