La Chine face à son plus vieux démon
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Entre répression et libéralisation du jeu, l'empire du Milieu est en plein bouleversement

Photo: Agence France-Presse
Après quelques minutes de marche, un petit lac apparaît. On distingue ensuite, bien alignées sous les arbres de la rive, une quinzaine de tables recouvertes d'un tapis vert feutré et entourées d'hommes et de femmes. Des liasses de billets de toutes les couleurs s'empilent. Les parties de mah-jong vont bon train. Rien d'étonnant: ce divertissement, qui s'apparente au rummy, est tellement répandu qu'il semble être inscrit dans les gènes des Chinois. Dès le plus jeune âge, les parents enseignent aux enfants les rudiments de ce loisir plusieurs fois centenaire.
Mais dans ce cas-ci, c'est différent. Il ne s'agit pas d'une banale réunion de famille. En cet après-midi chaud et humide d'août, les personnes assemblées misent de l'argent, une pratique strictement interdite partout en Chine, en public comme en privé. Les casinos sont proscrits en Chine continentale, tout comme les appareils de loterie vidéo, même si des gens ont trouvé des failles dans le système et qu'on peut trouver des machines à certains endroits isolés de Shanghaï. Seule une loterie sportive à but caritatif existe, et ce, seulement depuis 1997.
Visiblement, l'Occidental qui vient d'apparaître sur la rive du lac suscite un malaise. Les regards se croisent, des paroles s'échangent et les dollars commencent à disparaître discrètement sous la table. Ces gens contreviennent aux lois et ils le savent. Si l'Occidental était un policier plutôt qu'un journaliste, une peine de prison de trois ans les attendrait. Et, dans quelques mois, l'État serrera encore la vis en durcissant son code criminel contre ceux qui s'adonnent au jeu avec de l'argent.
C'est que les autorités chinoises ne plaisantent pas avec le gambling. Selon les chiffres officiels du ministère de la Sécurité publique, entre 1995 et 2003, 423 000 personnes en moyenne ont été accusées de jeu illégal chaque année, soit près de 10 % de toutes les poursuites intentées. «Ce n'est que la pointe de l'iceberg. Le nombre de personnes qui ouvrent des casinos illégaux ou qui jouent à l'argent augmente rapidement. Ce chiffre est une fraction de la réalité», a récemment soutenu au South China Morning Post Wu Mingshan, l'agent responsable de cette question au ministère.
L'an dernier, l'État s'est d'ailleurs lancé dans une vaste offensive pour tenter de ralentir l'expansion du jeu illégal. Les descentes se sont multipliées à un train d'enfer d'un bout à l'autre du pays. Résultat: plus de 700 000 arrestations. Les policiers ont du même coup saisi 365 millions de dollars en provenance des paris clandestins.
Là encore, c'est l'arbre qui cache la forêt, explique au Devoir Wang Xuehong, directrice exécutive du China Center for Lottery Studies (CCLS), un centre de recherche indépendant affilié à l'Université de Pékin. C'est le seul organisme en Chine continentale qui étudie le phénomène du gambling et conseille le gouvernement à ce sujet. «Le jeu illégal est un fléau, dit-elle, assise dans son grand bureau au nord-ouest de la capitale. Ça force le gouvernement à se poser des questions tellement ça prend de l'ampleur.»
En effet, les diverses recherches pointent toutes vers le même montant astronomique: le marché noir du jeu représente environ 77 milliards $US par année en Chine. Rien de moins. Ce chiffre s'explique entre autres par l'augmentation du niveau de vie des Chinois. «Les gens sont plus à l'aise, ils ont plus d'argent à dépenser. Et comme le jeu fait partie de la tradition chinoise, ça passe aussi là-dedans», dit Wang Xuehong.
Les casinos clandestins se comptent maintenant par milliers, et dès que les forces policières ferment un établissement, un nouveau ouvre quelques jours plus tard. Le simple citoyen, lui, n'hésite plus à défier les autorités, parfois même en public, comme le groupe qui joue en plein air le long du lac. Un visiteur le moindrement attentif ne manquera pas de remarquer les nombreuses personnes qui jouent dans les ruelles ou au fond des commerces peu fréquentés. Parfois, l'argent est sur la table, bien en évidence. Mais souvent, on se contente du calcul mental afin de ne pas éveiller les soupçons. Tout le monde fait ses comptes à la fin de la partie.
L'offre de jeu explose en Asie
Mais alors que la répression échoue à l'intérieur de ses frontières, Pékin est simultanément aux prises avec un autre phénomène hors de son contrôle: les capitales asiatiques salivent devant le marché chinois du jeu et font tout en leur pouvoir pour profiter de la manne, au grand dam du Parti communiste chinois (PCC), qui appelle ses voisins à la modération. Sans succès.
À l'heure actuelle, 200 casinos ont ouvert leurs portes aux frontières de la Chine. La Corée du Sud en compte 14 à elle seule alors que la Russie en dénombre une bonne dizaine. La Malaisie, le Vietnam, le Laos, la Mongolie, le Myanmar et même la très hermétique Corée du Nord ont inauguré des établissements de jeu destinés à attirer les Chinois pour qu'ils s'y adonnent à leur vice. Et la subtilité n'est pas de mise: la plupart des casinos sont visibles de la frontière chinoise. Singapour fera également son entrée dans ce lucratif marché en 2007 tandis que le Japon et la Thaïlande étudient sérieusement les possibilités.
C'est sans compter l'essor fulgurant de Macao, l'ancienne colonie portugaise rétrocédée à la Chine en 1999. Cette région, qui jouit d'un statut spécial à l'image de Hongkong, surpassera Las Vegas pour la première fois cette année avec des paris totalisant près de 6,5 milliards $US. Et ce n'est qu'un début. Ce que les autorités refusent pour l'instant en Chine continentale -- le développement du jeu --, Macao s'en occupe. Un grand boulevard animé comme celui de Las Vegas est en construction. Des projets de près de 12 milliards $US -- une quinzaine de casinos -- sortiront de terre d'ici quatre ans alors que 30 millions de touristes parcourront l'endroit en 2010.
La passion des Chinois pour le jeu fait rêver tous les magnats des casinos de la planète: la vague de fond actuelle s'apparente davantage à un tsunami. L'an dernier, les Chinois ont dépensé environ 70 milliards $US dans les casinos étrangers. Et la hausse est fulgurante. En 1997, on estimait ce total à 42 milliards $US. À mesure que les Chinois voient leur liberté de mouvement s'accroître, ils en profitent pour voyager, dépenser et... jouer. Surtout dans les pays asiatiques, mais pas seulement là. À Las Vegas, 50 % des gros parieurs sont maintenant d'origine chinoise. Sur les 50 à 250 personnes dans le monde qui font des mises aussi élevées que 150 000 $ chacune, pouvant ainsi claquer quelques millions dans une seule soirée, près de la moitié sont des Chinois.
Les dégâts
À l'exception de Macao, les pays asiatiques se lancent pourtant dans la course aux dollars la peur au ventre. En Corée du Nord et en Malaisie, les résidants n'ont tout simplement pas accès aux casinos. À Singapour, où un des deux casinos sera une réplique de la Cité interdite de Pékin, des frais d'entrée exorbitants seront imposés aux habitants de l'endroit alors que les touristes pourront s'y adonner au gambling sans frais supplémentaires.
«Le marché chinois est énorme et n'a pas fini de croître», explique Raymond Chan, directeur du Macao Tourism and Casino Career Center, rencontré lors du passage du Devoir dans ce coin de la Chine. Ce centre gouvernemental forme la main-d'oeuvre requise par les exploitants des casinos et étudie les changements qui s'opèrent dans la région. «La logique en Asie en ce moment, c'est celle-ci: "Si on ne bâtit pas de casinos pour attirer les Chinois, les autres pays vont le faire. Alors, pourquoi ne pas profiter de cet argent?" Mais personne ne veut des problèmes sociaux qui suivent l'ouverture des casinos, alors tout le monde cherche des moyens de limiter les dégâts», poursuit-il. D'où les nombreuses restrictions imposées aux résidants. Par exemple, à Macao, une ville de 488 000 habitants, les 1200 fonctionnaires ne peuvent pas mettre les pieds dans un centre de jeu sans permission spéciale. «C'est pour éviter la corruption», dit Raymond Chan.
Une loi similaire frappe les hauts fonctionnaires chinois. En 2005, dans les rafles à grande échelle contre le jeu illégal, les autorités chinoises ont pincé 1617 hauts gradés, selon les chiffres officiels. Plusieurs étaient même à l'origine des sites Internet de gambling les plus populaires. Mais dès que le micro est fermé, les langues se délient. Les chiffres officiels ne sont qu'une goutte d'eau dans l'océan. C'est par milliers que les officiels du PCC vont jouer dans les tripots clandestins ou se payent des voyages dans les casinos étrangers, malgré les interdictions.
Les journaux des grandes villes chinoises rapportent régulièrement des cas de fonctionnaires qui ont dilapidé l'argent de l'État dans des établissements hors frontières. L'exemple le plus souvent cité est celui de Cai Haowen, 42 ans, un cadre du ministère des Transports dans la province de Jilin, dans le nord-est du pays. En quelques mois à peine, il a perdu un million de dollars, dont la moitié en fonds publics. Le casino nord-coréen qu'il a fréquenté à 27 reprises n'était d'ailleurs pas un territoire inhospitalier: sur les 50 000 Chinois qui l'ont visité en 2004, 30 % étaient des fonctionnaires.
Les exemples du genre se multiplient dans toutes les provinces limitrophes à un pays qui ouvre grand les portes de ses casinos aux Chinois. Combien cela représente-t-il en fonds publics perdus? «Il est impossible de le savoir vraiment», affirme Wang Xuehong. À micro fermé, les spécialistes parlent de dizaines, voire de centaines de millions de dollars.
Le portrait général fait mal: 77 milliards $US en jeu clandestin. 70 milliards $US dépensés dans les casinos étrangers. Chaque année, au total, ce sont donc près de 147 milliards $US qui échappent à l'État chinois, soit à peu près l'équivalent de ses dépenses annuelles en éducation (165 milliards en 2005).
Le dilemme
Que faire? La question hante les dirigeants chinois depuis un bon moment, mais le dilemme se fait de plus en plus pressant. «Nos politiciens sont intelligents, assez pour savoir que l'industrie du jeu est profitable, explique Wang Xuehong. Si ce n'était qu'une question économique, il y aurait déjà des casinos partout. Ici, c'est une question politique.»
Le PCC redoute les conséquences d'une libéralisation du jeu et préfère donc avoir recours à la répression. Pour le moment du moins. Mais devant une situation devenue incontrôlable, Pékin réfléchit plus que jamais. «Nos dirigeants ont peur que les gens se mettent à trop jouer si on libéralise le jeu. Le jeu est dans notre sang et les conséquences peuvent être sérieuses. Il ne faut pas aller trop vite», explique Wang Xuehong.
Mais dans ses paroles, on sent le cheminement que le gouvernement fait en ce moment. Les milliards qui s'envolent chicotent Pékin. «Si on se limite à répondre à la demande des gens en matière de jeu, ce sera acceptable. Mais ce n'est pas le cas à l'heure actuelle. L'interdiction complète fait en sorte que les gens vont jouer à l'étranger ou sur le marché noir. L'offre doit être accrue afin de contrer la fuite de capitaux. En même temps, une offre trop forte provoquera des problèmes sociaux. Notre centre aide le gouvernement à trouver un équilibre.» Pékin sera d'ailleurs l'hôte de la quatrième conférence Asie-Pacifique sur le jeu, du 17 au 19 novembre prochain.
Y aura-t-il des casinos en Chine continentale dans un avenir plus ou moins rapproché? Wang Xuehong fait une longue pause. La question est délicate, le sujet encore tabou. Puis, elle lâche le morceau, qui fera sûrement plaisir aux centaines de lobbyistes qui tentent de convaincre Pékin de s'ouvrir aux joies des établissements de jeu. «La réponse franche, c'est oui, sans aucun doute, lance-t-elle. Mais peut-être pas sous le nom de casino. Peut-être pas avec de gros complexes intégrés comme à Las Vegas ou à Macao. Il faudra voir. Il y aura peut-être un autre nom pour éviter l'image négative des casinos.»
Dans la rue, juste à l'extérieur du bureau de Wang Xuehong, de jeunes Chinois jouent aux cartes. Un peu plus loin, deux personnes âgées sont assises sur une vieille charrette et font une partie de mah-jong. Tous ces gens pourraient bientôt avoir des «casinos» pour étancher leur soif insatiable de défier la chance. Le démon du jeu vient de se réveiller. Pour de bon.
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Lundi: l'essor fulgurant de Macao
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Ce reportage a été rendu possible grâce à une Bourse Nord-Sud financée par l'ACDI et accordée par la FPJQ.
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