Science - Rendez-vous avec Dieu
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Des chercheurs mesurent chez des carmélites contemplatives l'état extatique que procure la prière

Photo: Agence Reuters
Assises calmement, les yeux fermés et la respiration ralentie, ces contemplatives semblaient avoir atteint un état comparable à celui induit par la méditation, précise Mario Beauregard du département de psychologie de l'Université de Montréal, le directeur de cette étude dont les résultats sont publiés dans Neuroscience Letters.
Du point de vue subjectif par contre, les impressions ressenties étaient tout autres. Dans la tradition bouddhiste, ceux qui méditent concentrent leur attention sur leur respiration ou sur des pensées qui émergent sans chercher à entrer en communion avec une divinité externe à l'individu.
Lorsque les carmélites se remémoraient et vraisemblablement vivaient une expérience mystique, l'activité électrique de leur cerveau telle que mesurée à la surface de leur crâne par l'électroencéphalographie (EEG) présentait d'abondantes ondes lentes de type thêta, comme il en apparaît lors des méditations de traditions bouddhistes et zen, mais aussi des ondes delta d'une fréquence encore plus basse qui ne surgissent habituellement que dans le sommeil profond, voire l'état de coma. Pourtant, les Carmélites étaient complètement éveillées. «Il s'agit peut-être là du changement de l'activité cérébrale qui permet de communier avec une réalité spirituelle qui est indépendante de l'être humain», avance Mario Beauregard qui tient par ailleurs à souligner que les observations effectuées ne permettent absolument pas d'infirmer ou de confirmer l'existence de Dieu.
La technique d'imagerie par résonance magnétique qui permet de localiser les régions cérébrales, voire les circuits cérébraux, qui interviennent lors de l'accomplissement d'une tâche a révélé qu'une douzaine de structures cérébrales s'animaient lors de l'expérience mystique vécue par les carmélites.
Hypothèse contredite
Cette observation vient contredire une hypothèse véhiculée depuis le début des années 1990 selon laquelle il existerait un «module de Dieu», une région particulière du cerveau dédiée à la croyance religieuse, souligne Mario Beauregard, qui a voulu vérifier l'assertion élaborée par des neurologues ayant soigné des épileptiques atteints de lésions au lobe temporal qui affirmaient avoir vécu d'intenses expériences spirituelles, religieuses, voire mystiques, lors de leurs crises. Ces neurologues avaient alors émis l'hypothèse que le lobe temporal du cerveau était vraisemblablement le «module de Dieu» du cerveau.
Or, outre le lobe temporal, diverses autres régions du cerveau s'activaient chez les carmélites en contemplation. «Nous avons noté une bonne correspondance entre les impressions subjectives que nous ont confiées les religieuses et les régions du cerveau dont l'activité se modifiait au cours de l'expérience mystique», résume Mario Beauregard.
Alors que les religieuses indiquaient qu'elles ressentaient une félicité, une paix, un sentiment d'amour inconditionnel de la part de Dieu, les régions cérébrales associées aux états émotionnels positifs -- situées dans le système limbique -- s'animaient.
Tandis qu'elles affirmaient se sentir absorbées par quelque chose de plus grand qu'elles, le neuropsychologue relevait une activation du cortex préfrontal médian, qui est normalement associé à l'état de conscience chez l'être humain.
Au moment où elles atteignaient l'extase mystique, les religieuses déclaraient être de moins en moins conscientes de la représentation de leur corps physique. Or les chercheurs ont également noté des changements d'activité dans le cortex pariétal, une région associée au schéma corporel, des résultats semblables avaient déjà été observés chez des méditatifs expérimentés, lesquels affirmaient avoir l'impression de prendre de l'expansion durant leur méditation et d'être en communion avec plus grand qu'eux.
Les yeux fermés, les carmélites prétendaient voir des images du Christ, qui allumaient justement le cortex visuel situé dans la région occipitale du cerveau.
La réalisation de l'expérience unique ne fut pas aisée, ces religieuses cloîtrées étant très réticentes à y participer, raconte le co-auteur de l'étude, le doctorant Vincent Paquette. «L'expérience mystique ne peut être vécue sur commande puisqu'elle relève de la grâce de Dieu», clamaient les carmélites.
Les scientifiques ont donc dû adapté leur langage et leur approche pour gagner l'acceptation de 15 carmélites de Montréal, Trois-Rivières et Danville, en Estrie.
La stratégie a consisté à demander aux carmélites de se remémorer l'expérience mystique la plus intense qu'elles avaient vécue en tant que contemplatives. Selon les chercheurs, cette stratégie s'avérait adéquate pour évoquer l'expérience mystique compte tenu des résultats d'une étude passée avec des acteurs professionnels auxquels on avait demandé de se remémorer et de tenter d'éprouver les sentiments ressentis lors de l'événement le plus joyeux et le plus triste de leur vie. «On avait alors observé que les régions du cerveau qui s'animaient étaient les mêmes que celles qui s'activaient lorsqu'on induisait chez ces mêmes personnes des émotions vraies par le biais d'extraits de films ou d'images chargées en émotions», relate Mario Beauregard.
Les chercheurs de l'Université de Montréal ont donc mesuré l'activité du cerveau des carmélites alors qu'elles étaient au repos, puis l'ont comparé à celle enregistrée alors qu'elles se rappelaient et revivaient l'état d'union le plus intense de leur vie avec Dieu et, en troisième lieu, avec un autre être humain.
«La comparaison de ces deux dernières situations permet de faire ressortir ce qui est propre à l'expérience mystique par rapport au souvenir d'une rencontre humaine marquante, et ainsi d'éliminer l'effet de la mémoire», explique Mario Beauregard.
«L'évaluation subjective de l'expérience vécue par les carmélites au cours de notre étude nous indique qu'elles ont réussi à atteindre un état d'extase mystique, peut-être pas le plus intense de leur vie mais tout de même assez profond, que nous désirions analyser», affirme le chercheur qui précise à ce propos que la salle d'expérimentation était isolée des champs magnétiques et des ondes acoustiques, ainsi que tenue dans la pénombre de sorte qu'elle rappelle l'ambiance de leur cellule au monastère. De plus, le fait que ces dames étaient déjà très entraînées à entrer dans des états contemplatifs par leurs multiples prières quotidiennes a sûrement aidé à ce qu'elles parviennent à atteindre l'extase mystique même sous l'oeil scrutateur des scientifiques.
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