Opinion
Libre opinion: Relocaliser le Taz et le Big-O au Parc olympique
Mots clés : tazmahal
La construction de la Grande Bibliothèque du Québec, un édifice culturel fort apprécié, a eu malheureusement sa contrepartie: la démolition du Palais du commerce. Depuis 1996, celui-ci hébergeait un skatepark et roulodrome intérieur, le Tazmahal, affectueusement surnommé Taz par ses fans. Du jour au lendemain, des milliers de jeunes adeptes des acrobaties sur roulettes se sont retrouvés sans espace intérieur où pratiquer leur sport.
Le Taz, un projet public
Les coûts de construction du nouveau Taz s'élèvent à 9,2 millions de dollars. Ils seront assumés par le secteur public à raison de deux millions chacun pour les gouvernements du Québec et du Canada, en plus des 5,2 millions de la Ville. Si ces sommes ne suffisent pas, la Ville devra vraisemblablement en injecter de nouvelles. Quant à l'organisme à but non lucratif Tazmahal, qui deviendra propriétaire du complexe une fois celui-ci terminé, il n'y investit pas d'argent.
Si le Taz était un projet privé, son promoteur pourrait l'implanter où bon lui semblerait. Si un mauvais choix le conduisait à l'échec, il n'aurait que lui-même à blâmer. Mais, avec le Taz, on parle d'un projet public, financé par des fonds publics. Les exigences s'en trouvent à nos yeux singulièrement relevées.
Rue Papineau: l'échec annoncé
La rue Papineau est un très mauvais endroit pour implanter le nouveau Taz. La documentation de la Ville parle du Pôle sportif du Complexe environnemental Saint-Michel -- une bien étrange expression! Pour cause, le tronçon concerné de la rue Papineau, du boulevard métropolitain à la voie ferrée du CN, est une véritable autoroute urbaine: quatre voies par direction, des milliers de véhicules roulant à 70 km/h et plus, une absence de trottoirs, un talus anti-bruit haut de plusieurs mètres côté ouest, des terrains vagues là même où l'on veut construire le Taz, côté est. Il s'agit incontestablement de l'un des lieux les plus inhospitaliers de tout Montréal.
De surcroît, il n'est accessible ni à pied ni à vélo. Pour s'y rendre, les jeunes auraient le choix entre la voiture et l'autobus 45-Papineau, lequel, en soirée, passe toutes les 20 minutes.
L'option transport collectif est en fait beaucoup plus compliquée, puisque la plupart des jeunes prendraient d'abord le métro, puis un premier autobus les amenant de la station Crémazie à la rue Papineau, enfin l'autobus desservant cette rue. Qui connaît l'environnement dantesque de l'intersection Crémazie-Papineau ne peut que prier pour qu'aucun jeune n'y rate sa correspondance.
Bref, localiser le Taz à cet endroit constituerait un encouragement à la motorisation des jeunes.
Au niveau symbolique, on leur donnerait l'impression qu'on veut les mettre à l'écart. Le site Internet du Tazmahal mentionnait avec fierté que le Taz était situé «en plein coeur de Montréal, au métro Berri-UQAM». Faudra-t-il prochainement écrire: «Le Taz vous attend aux confins de la ville, en un lieu inhospitalier et inaccessible, où vous ne dérangerez personne»?
La suite des choses est aisée à prévoir. Au Palais du Commerce, le Taz enregistrait 55 000 entrées payantes par année. Après six années d'interruption de ses activités, il devra se bâtir une toute nouvelle clientèle. À cause des problèmes d'accessibilité et du sentiment d'exclusion que posera le site Papineau, la fréquentation demeurera trop faible pour couvrir les coûts d'opération du Taz. La Ville n'aura d'autre choix que de lui accorder des subventions de fonctionnement de quelques centaines de milliers de dollars par année. Tôt ou tard, cette générosité publique va se tarir, et le nouveau Taz fermera ses portes.
C'est ainsi que les jeunes skaters vont se retrouver de nouveau sans endroit où pratiquer leur sport, qu'une dizaine de millions de dollars d'argent public aura été dilapidée, et que Montréal aura un nouvel éléphant blanc sur les bras.
Le Taz au Parc olympique
Il y a 30 ans que l'on s'évertue à faire du Parc olympique un pôle récréotouristique majeur. On a transformé le vélodrome en Biodôme, puis amené sur le site le complexe de divertissement StarCité. D'ici un an s'ajoutera le nouveau stade de l'Impact. C'est aussi là qu'il est prévu de relocaliser le Planétarium, présentement sis rue Peel. Les jeunes skaters seraient-ils les seuls à ne pas pouvoir être accueillis au Parc olympique?
La partie ouest du Parc, longeant le boulevard Pie-IX, est un océan de béton recouvrant l'immense parc de stationnement du stade. Un imposant ensemble de fontaines devait faire de ce lieu l'un des plus spectaculaires de Montréal. On eut bien droit à de modestes jeux d'eau durant quelques années, mais il y a longtemps que les robinets en ont été scellés. Ne restait plus que la sculpture La Joute de Jean-Paul Riopelle: il y a deux ans, elle fut déménagée au centre-ville, laissant un vide saisissant dans ce secteur du Parc olympique autant que dans le coeur des habitants d'Hochelaga-Maisonneuve.
Il serait conforme à la vocation et à l'esprit des lieux d'y construire le nouveau Taz. S'agissant d'une propriété publique, il n'y aurait aucun coût d'acquisition à assumer. Le Parc olympique étant le lieu par excellence des exploits architecturaux, les concepteurs du Taz seraient invités à faire montre de créativité: pourquoi ne pas lancer un concours d'architecture?
Pour ce qui est de l'accessibilité, le Taz serait connecté à la station de métro Pie-IX. Enfin, le choix de cet emplacement dirait aux skaters non seulement qu'ils sont bienvenus dans la ville, mais encore que l'on mise sur eux pour l'enrichir.
En profiter pour sauver le Big-O
En construisant le nouveau Taz au Parc olympique, on ferait d'une pierre deux coups puisqu'on en profiterait pour sauver le Big-O, cette structure tant prisée des skaters.
Construit dans le cadre des Olympiques de 1976, le Big-O n'avait à l'origine rien à voir avec la pratique de la planche. Il s'agissait d'un simple tunnel de béton long d'une vingtaine de mètres permettant aux athlètes de passer rapidement et en toute sécurité du stade à la piste d'entraînement extérieur. Ses formes futuristes se sont toutefois révélées idéales pour le skate. À telle enseigne qu'aujourd'hui, le magazine Skateboarder classe le Big-O parmi les 10 lieux incontournables de la planche à roulettes.
Il est prévu que le Big-O soit détruit pour faire place au stade de l'Impact. Or, il suffirait de le déplacer de quelques centaines de mètres à peine pour l'intégrer au nouveau Taz.
Les membres du conseil municipal de Montréal doivent voter sur une résolution proposant d'allouer 5,2 millions de dollars à la construction du Taz, rue Papineau. (...) Rien ne justifie la précipitation dans ce dossier. Je propose à mes collègues du conseil municipal de suspendre quelque temps toute décision concernant le Taz, afin d'étudier d'autres emplacements potentiels. Je leur demande aussi d'accorder une attention particulière au pourtour de la station de métro Pie-IX, au Parc olympique, qui m'apparaît constituer l'endroit idéal où réunir de façon spectaculaire les deux icônes du skate montréalais que sont le Taz et le Big-O.

