Le monde à l'envers

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Éric Desrosiers
Édition du lundi 28 août 2006

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En regardant l'Alberta, c'est l'avenir du Canada que l'on regarde, affirmait la semaine dernière le Globe and Mail dans un dossier sur le sujet. Pas que les chapeaux de cow-boys seront bientôt à la mode à Montréal, ni que l'Île-du-Prince-Édouard abandonnera la culture de la pomme de terre pour l'exploration pétrolière. C'est plutôt de pénurie de main-d'oeuvre qu'il est question.

Chauffée à blanc par l'explosion de son secteur énergétique, l'économie albertaine est paradoxalement mise aujourd'hui en difficulté avec son taux de chômage qui n'est plus que de 3,6 %, comparativement à 6,5 % en Ontario et à 8,1 % au Québec. Illustration de ce qui pourrait bien attendre le Canada, ainsi que plusieurs pays développés, lorsque le choc démographique les aura frappés de plein de fouet, la province de l'Ouest craint maintenant l'asphyxie si elle ne trouve pas rapidement les bras et les têtes qui lui manquent pour poursuivre son ascension.

Ce n'est pas d'hier que des économistes sonnent l'alarme sur les conséquences désastreuses que pourraient avoir sur l'économie québécoise et canadienne notre faible taux de natalité et l'imminent départ en masse des baby-boomers à la retraite. On parle souvent du manque de main-d'oeuvre qualifiée dans des secteurs de pointe, comme l'aérospatiale, l'électronique et la plasturgie, mais aussi dans certains corps de métiers dans le domaine de la construction, des mines ou de la mécanique. Le problème risquerait toutefois de s'étendre aux autres secteurs de l'économie, et mettrait déjà en difficulté le monde de l'hôtellerie, de l'industrie du tourisme et du commerce au détail.

L'Allemagne et l'Italie ont montré comment une pénurie de main-d'oeuvre qualifiée pouvait provoquer une stagnation économique et chasser les investisseurs étrangers, disent les experts. L'embauche et la rétention de personnel sera bientôt la tâche principale des chefs d'entreprise, prédisent-ils. La lutte, non pas contre le chômage, mais la pénurie de travailleurs sera le principal souci des gouvernements.

On serait porté à croire qu'une solution simple serait de faire venir des travailleurs de l'extérieur. Après tout, les provinces canadiennes ne surfent pas toutes sur le pétrole, et les peuples de continents entiers ne demanderaient pas mieux que de répondre à des offres d'emploi au Canada. Outre la question des compétences requises, on observe qu'il n'est pas si simple de quitter son coin de pays pour une autre province, et encore moins pour un autre continent. Bien que d'une ampleur record ces dernières années, le mouvement de population d'est en ouest au Canada ne se fait pas assez vite pour répondre à la demande. Quant au nombre d'immigrants étrangers nécessaire pour sortir le pays de l'impasse, des experts ont estimé qu'il faudrait qu'il triple et se maintienne à ce niveau pendant 50 ans, ce qui semble peu réaliste.

Pour les économistes, la solution doit passer par une amélioration de la productivité de manière à ce que la technologie et les méthodes de gestion permettent de produire plus avec moins de travailleurs. Ils en appellent aux pouvoirs publics et aux entreprises pour qu'ils investissement massivement dans l'éducation, la formation continue, la recherche et le développement. Certains d'entre eux estiment que cela doit aller de pair avec une réforme des lois du travail, des programmes sociaux et de l'assurance chômage qui agissent comme des freins, disent-ils, à la mobilité et à l'adaptation des travailleurs.

Petite révolution

Comme la pénurie de main-d'oeuvre s'annonce très grave, on tend souvent à affirmer qu'il faudra des mesures presque révolutionnaires pour y remédier. Plusieurs des changements proposés ne semblent pourtant pas demander tellement d'audace. C'en est même à se demander comment diable ils ne sont pas déjà entrés depuis longtemps dans les moeurs.

Les experts cités la semaine dernière par le Globe and Mail affirmaient, par exemple, qu'il faudrait augmenter, au Canada, la présence de «travailleurs non traditionnels». On entendait, par là, les immigrants (!), les autochtones (!!) et les femmes (!!!).

Dans le cas des immigrants, cela fait longtemps que les gouvernements privilégient l'accueil des étrangers disposant de compétences professionnelles qui font défaut au pays. Cela fait presque aussi longtemps que les immigrants dénoncent le fait qu'il leur soit tellement difficile, sinon impossible, une fois débarqué, de voir ces mêmes compétences professionnelles réellement reconnues.

En ce qui concerne les autochtones, il est quand même fort de constater que l'une des principales raisons à la pénurie de main-d'oeuvre dans les secteurs pétrolier, minier ou hydroélectrique est leur éloignement des grands centres, alors que leurs installations de production ont pour voisins des travailleurs autochtones dont l'un des obstacles à l'emploi est justement leur goût de vivre loin des grands centres.

Quant aux femmes, il est paradoxal qu'elles soient encore aujourd'hui moins présentes que les hommes sur le marché du travail, alors qu'elles ont généralement tendance à être mieux formées. La mise en place de réseaux publics de garderies et l'adoption, par les entreprises, de mesures facilitant la conciliation famille-travail sont généralement considérées comme de bons moyens pour corriger la situation.

Cela tombe bien parce ces changements, pas si révolutionnaires que cela, en faveur des femmes et de la famille, ont le grand avantage d'aider à réduire du même coup l'une des deux principales causes de la pénurie de main-d'oeuvre, c'est-à-dire la dénatalité.

En fait, ils permettraient même de s'attaquer aussi à l'autre grande cause du problème. L'adoption par les entreprises de modes d'organisation du travail plus souples et plus conviviaux, que requiert la conciliation famille-travail, pourraient en effet convaincre bien des baby-boomers de retarder leur départ à la retraite, ou d'effectuer leur sortie graduellement.

Qui sait, ce ne sera peut-être pas si terrible que cela, le monde à l'envers?


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