De l'espoir
Mots clés : sida
Les avancées des 25 dernières années dans la lutte contre le sida sont prometteuses

Photo: Agence Reuters
N'empêche qu'en un quart de siècle, tout -- ou presque -- aura été tenté, mais rien n'aura été suffisant. L'argent aura abondé, mais pas en quantité suffisante. L'ONUSIDA rappelle qu'il faudra encore toujours plus d'argent pour lutter adéquatement contre le sida. Pourtant, plusieurs milliards ont été investis depuis que la chasse au virus est ouverte. Et même si les recherches continuent, le rêve d'un vaccin semble plus que jamais mort et enterré. À moins d'un heureux hasard de la science.
Ne se laissant pas démonter par certains constats accablants, le Dr Peter Piot, qui avait découvert que la maladie pouvait se propager chez les hétérosexuels et aujourd'hui directeur de l'ONUSIDA, perçoit, après ces 25 ans de lutte, une sorte d'impulsion annonciatrice d'une toute nouvelle ère. «On est dans une période de grands espoirs et de possibilités parce que nous avons accompli beaucoup plus au cours des cinq dernières années que dans les 20 premières», a-t-il déclaré lors d'une séance rétrospective.
Le défi scientifique
Tandis que la maladie a progressé, muté et résisté, d'immenses progrès ont été accomplis pour permettre de circonscrire l'épidémie et de la stabiliser. La recherche scientifique acharnée aura permis de décrypter --jusqu'à un certain point -- le virus et d'élaborer des traitements antirétroviraux qui font désormais du sida une maladie chronique, où la mort est évitée à 90 %, du moins dans les pays occidentaux.
«Nous disposons aujourd'hui des outils et du savoir nécessaires pour sauver des millions de vies, et les percées scientifiques annoncées cette semaine sont encore plus prometteuses pour l'avenir», a déclaré Helene Gayle, lors du congrès qu'elle coprésidait. Son alter ego de la conférence, le chercheur-virologue à l'université McGIll Mark Wainberg, est pour sa part optimiste en ce qui concerne les nouveaux appareils de diagnostics rapides, qui, d'ici un an, permettront de dépister presque instantanément la maladie et de s'y attaquer plus tôt.
Le directeur de l'ONUSIDA a appelé à doubler sur-le-champ l'investissement pour la recherche sur les microbicides, l'une des initiatives les plus prometteuses dans le domaine de la prévention du VIH/sida. Ce gel que les femmes s'appliqueraient à l'entrée du vagin pour bloquer et neutraliser chimiquement toute tentative de passage du virus pourrait être mis en marché dès 2009.
Tout aussi encouragé par les progrès de la science, Réjean Thomas, président-fondateur de la clinique L'Actuel, qui prodigue des soins aux séropositifs, s'est dit satisfait de la réponse de la communauté de chercheurs. «Après toutes ces avancées scientifiques, on aurait pu s'attendre à un essoufflement de la recherche, mais on a plutôt fait d'immenses progrès. Il n'y a qu'à regarder la trithérapie. Alors qu'il fallait prendre 40 pilules par jour il y a dix ans, on est à la veille d'arriver à la prise d'un comprimé unique», a-t-il souligné.
Selon lui, les défis de la science sont encore très nombreux. Le premier étant sans doute le développement de médicaments de deuxième, voire de troisième ligne, pour empêcher la progression du virus, qui mute sans cesse et devient chaque fois plus fort. «Un autre enjeu important est celui de la toxicité des médicaments. Il faut travailler à enrayer des problèmes comme la lipodystrophie, par exemple», a-t-il ajouté.
Problème structurel
Mais alors que se faire soigner au Nord est une évidence, il en va tout autrement au Sud, où à la fin de juin à peine 1,6 million de séropositifs avaient accès aux médicaments, soit 24 % de ceux en ayant un besoin urgent, selon l'Organisation mondiale de la santé. «Le traitement amène l'espoir, stimule la prévention. Nous ne pouvons pas nous permettre que ça ralentisse», a mis en garde l'envoyé spécial des Nations unies en Afrique, le Canadien Stephen Lewis. Pour Peter Piot, le directeur de l'ONUSIDA, cela veut dire s'attarder aux plus vulnérables, notamment les femmes et les enfants, les travailleurs du sexe, les homosexuels et les utilisateurs de drogues injectables.
Tout au long du congrès, ils ont d'ailleurs été nombreux à clamer le respect des droits de ces laissés-pour-compte dans la lutte contre ce terrible fléau. «La question du sida a toujours été liée aux droits humains. Le discours de Jonathan Mann a toujours été dans ce sens. Lutter contre le sida, c'est aussi lutter contre la pauvreté, la stigmatisation, la violence sexuelle faite aux femmes», a soutenu Réjean Thomas, également président de Médecin du monde Canada.
Les femmes sont les plus vulnérables car, dans bien des pays, elles ne sont pas maîtresses de leur vie sexuelle, a rappelé l'avocate séropositive Louise Binder, une militante canadienne de longue date de la cause des femmes et du sida. Le Dr Thomas, qui a été de presque tous les congrès sur le sida, craint que la politique répressive envers certains groupes de la société, notamment dans la lutte contre la drogue, ne contribue à accroître le problème. «J'ai peur qu'on adopte cette attitude moralisatrice des Américains. Notre vision de la santé doit plutôt être pragmatique et réalisatrice», a-t-il affirmé.
Mais si l'accès est facilité en raison du coût des médicaments qui diminue -- depuis l'avènement des génériques, la trithérapie a chuté de 10 000 $ à environ 120 $, encore faut-il avoir le personnel qualifié pour les administrer et assurer un certain suivi. Selon l'OMS, 57 pays en voie de développement doivent faire face à une grave pénurie de personnel de santé; elle estime qu'il manque plus de quatre millions de soignants. C'est l'Afrique subsaharienne qui est confrontée aux problèmes les plus sérieux, comptant près de 65 % de personnes vivant avec le VIH, mais seulement 3 % d'agents de santé, surtout dans les villes. Le défi est colossal, a fait remarquer l'organisme.
En annonçant que leur fondation verserait 500 millions au Fonds mondial de la lutte contre le sida, la tuberculose et le paludisme, dont une grande partie pour la recherche sur les microbicides, Bill et Melinda Gates ont donné l'exemple. Mais au-delà des généreuses contributions de ces philanthropes, les gouvernements seront plus que jamais appelés à faire leur part. «Comment allons-nous combler ce manque à gagner qui représente des milliards de dollars? Et comment s'assurer que les engagements sont faits pour une décennie et non pour l'année fiscale?», a demandé le directeur de l'ONUSIDA, Peter Piot.
Lors de la séance de clôture de la XVIe Conférence internationale sur le sida, Stephen Lewis a une fois de plus exhorté les gouvernements à donner plus que les 8,3 milliards actuels pour que la lutte contre le sida émerge de la crise financière dans laquelle elle est plongée. «C'est de 20 milliards qu'on a besoin pour 2008 et de 30 milliards en 2010, sans quoi l'accès universel ne pourra jamais exister. Tous les pays doivent étendre leurs initiatives, a-t-il martelé. Le Fonds mondial de la lutte contre le sida, la tuberculose et le paludisme a besoin d'un milliard pour l'année prochaine. Il est inconcevable que les promesses non tenues des riches compromettent ce fonds», a-t-il ajouté en rendant les pays du G8 responsables de ce «meurtre de masse».
«Je suis désormais le nouveau visage du sida», avait déclaré la jeune séropositive de 24 ans Frika Chia Iskandar, invitée à prononcer un discours lors de la cérémonie d'ouverture de la conférence. C'est-à-dire, si rien n'est fait: une femme jeune, vivant en Asie. Voilà ce que pourrait être l'image emblématique du sida d'ici 25 ans. À l'heure actuelle, le nombre de femmes infectées connaît une croissance fulgurante. Elles représentent maintenant près de la moitié des 40 millions de personnes souffrant de la maladie. Et dans le monde, la moitié des nouvelles infections au VIH touchent les jeunes de moins de 15 à 24 ans. Les deux millions d'enfants de moins de 15 ans qui vivent actuellement avec le VIH pourraient bien ne plus être là dans 25 ans.
Avec un faible taux de prévalence (moins de 1 %) et huit millions de séropositifs, l'Asie n'attire pas l'attention de la communauté internationale et des bâilleurs de fonds. Pourtant, de nombreux chercheurs et scientifiques ont mis en garde contre la bombe à retardement que pourrait représenter l'épidémie en Asie si des actions concrètes sur le terrain ne sont pas faites dès maintenant. L'Afrique sub-saharienne, qui concentre environ 64 % des séropositifs dans le monde et dont plus de la moitié sont des femmes, peine elle-même à recevoir davantage d'aide. «C'est en Asie qu'il faut investir, en Chine, en Inde, car c'est là que se concentrera l'épidémie dans 20 ans. L'Afrique va mourir et l'Asie est une bombe», a dit le Dr Réjean Thomas en appelant à se retrousser les manches plutôt qu'à baisser les bras.
L'espoir qu'apportent les jeunes réconforte, et ceux-ci seront plus que jamais mis à contribution. «Le rôle des jeunes doit être de plus en plus important. C'est la relève, et surtout la relève médicale, pour les médecins comme moi, qui commencent à se faire vieux», a souligné le Dr Thomas. Il a insisté sur le besoin pressant de former plus de médecins spécialistes de ce type de maladie en région. «Tout ça va demander un effort particulier. Mais ce sera nécessaire. Car tout passe par les jeunes, les femmes, l'éducation», a-t-il indiqué en se réjouissant d'avoir entendu les voix des femmes plus de d'habitude lors du congrès.
En ajoutant sa voix à celle de la communauté internationale, qui semble avoir fait consensus sur la nécessité de passer aux actes durant les 25 prochaines années, Réjean Thomas insiste également sur l'urgence d'agir. Car vient un moment où la prévalence est telle que l'épidémie ne peut être circonscrite, a-t-il souligné sur un ton pessimiste. «J'ai l'impression qu'on est en train de perdre la bataille épidémiologique du sida dans le monde. Mon sentiment est qu'ils [les gouvernements] ne réagiront pas. On a actuellement huit milliards de dollars pour lutter contre le sida. Il faudrait cinq milliards de plus par année. C'est rien, cinq milliards, quand on pense que la guerre en Irak coûte 20 milliards par mois, a-t-il indiqué.
Est-ce à dire que 25 ans de leçons n'auront servi à rien? Stephen Lewis suggère d'oublier ces dernières années de promesses vaines et d'échecs et de se concentrer sur l'avenir. Et d'agir avec une réelle volonté politique. «Les prochaines années seront difficiles. Mais nous devons poursuivre nos buts. Et ça passe par les pays eux-mêmes, les agences et surtout la société civile. C'est elle qui doit avoir la responsabilité.» Quoi qu'il en soit, il y aura encore fort à faire pour combattre l'ennemi numéro un de la planète. Car il n'y a désormais plus «une» mais «des» épidémies de sida, intereliées avec d'autres fléaux tels que la faim, la violence et la pauvreté. Ces enjeux à faces multiples laissent présager un futur difficile et incertain. Reste à savoir si la communauté internationale aura su apprendre de ses erreurs. Réponse dans 25 ans.
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