Sorties - Christiane Charette en direct... du Portugal

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Jean-Yves Girard
Édition du vendredi 18 août 2006

Mots clés :

« Le parc du Portugal, pour moi, c'est le centre du monde. Il y a une vibration ici... »

Photo: Jacques Grenier

Non, pas vraiment, ou presque. En direct du quartier portugais, où la dame en noir se fond dans le paysage comme si elle avait vu le jour dans la Ville blanche. Pendant quatre heures, la «revenante» qui craque pour Coco et rêve de tirer les vers du nez d'un singe a parlé de tout : de la vie et de la mort, du mont Royal et d'Israël, du Maine et de la Main, de ses bibittes et, bien sûr, de son retour à la radio.


Le décor : Bagel Etc., un fabuleux diner ouvert depuis les années 30, où il n'est pas rare de croiser Leonard Cohen quand il est en ville et Christiane Charette quand elle a faim (pas ensemble, ne lancez pas de rumeurs).

CC. J'habite le quartier portugais et dans la même maison depuis 25 ans avec Israël, mon amoureux, qui est graphiste et illustrateur. On a tous les deux la même maladie mentale d'accumuler des choses, de trouver tout intéressant, de collectionner...

JYG. Quoi ? Des boules avec de la neige dedans ? De faux Van Gogh ? De vrais Muriel Millard ?

CC. (très sérieuse) Non. Je ne devrais pas dire «collectionneurs», plus des ramasseux. Comme j'ai été longtemps dans le milieu des arts visuels, je ne suis pas capable de jeter une image intéressante. On est aussi tous les deux maniaques de livres. Des fois, j'ai peur du contenu de notre maison.

Moi, j'ai peur du contenu de la grille télé de Radio-Canada, avec le retour de René Simard. Chassons vite cette image, que vous ne voudriez pas collectionner. Est-ce que ce quartier a beaucoup changé depuis le début des années 80 ?

CC. Ce qui a changé, c'est la gentrification du boulevard Saint-Laurent, avec tous les magasins de meubles, mais c'est bien en même temps. Le quartier garde encore un caractère assez sympathique. Contrairement à ce qui s'est passé plus bas sur le boulevard, à la hauteur de la rue Sherbrooke, il y a quelque chose qui est préservé ici. Il y a encore des choses vraies. Je trouve que Bagel Etc., c'est encore un endroit vrai. Les Bobards aussi. Quand j'ai connu Israël, il vivait dans le building en face de chez nous. C'était une manufacture avec des lofts d'artistes. La fin de semaine, le propriétaire fermait le chauffage en hiver, et la température descendait à 50 degrés. Maintenant, ce sont des condos de luxe, avec des célébrités. Et je ne vous dirai pas lesquelles. (Elle rit.)

Des célébrités ?

CC. Oh oui, au moins une.

«Célébrité», «star», ce sont des mots galvaudés. Après 15 minutes, on sacre «nouvelles stars du Québec» une ravissante idiote et un tata tatoué filmés dans un loft à TQS.

CC. On n'a pas de Sharon Stone ici.

En effet, et on a trop de Marie-Chantal Toupin.

CC. Mais c'est une célébrité québécoise.

Cessez immédiatement de titiller ma fibre 7 jours. C'est une femme ?

CC. Pensez-vous que je vais répondre à une question pareille ?

Votre discrétion vous honore. C'est un homme alors ?

CC. Non. (Elle rit, la coquine.)

Un hermaphrodite ?

CC. On ne dit pas où les gens vivent. Je ne veux pas être poursuivie pour atteinte à la vie privée des gens.

Le serveur : On est prêts à commander, ici ?

CC. (heureuse de la diversion) Oui, on est prêts. Je vais prendre le classique, mais pas les pommes de terre, et avec, en extra, la saucisse.

Extra saucisse ?

CC. Faut pas l'écrire ! Oui, mais pas de bagel, donc pas de féculents.

Serveur : Les oeufs tournés ?

CC. Non, miroir.

Serveur : Donc deux oeufs saucisses ?

CC. Oui, saucisses extra, et le bacon. (Elle rit.)

Bel appétit, pour une revenante. Moi, les blintzes aux épinards.

Serveur : Les trois blintzes aux épinards ?

Oui.

Serveur : Pommes de terre maison ou choucroute ?

CC. La choucroute est très vinaigrée, c'est un goût acquis. Dans votre cas, je ne saurais pas dire, vous avez déjà des blintzes.

Serveur : Moi, j'aime bien la choucroute, ça fait changement des pommes de terre.

(Indécis, déchiré, hésitant, à voile, à vapeur et à piles) : Choucroute ?

Serveur : Fantastique.

CC. Donc, le quartier portugais a changé, mais il est encore spécial. Oui, je l'adore.

C'est votre amour, votre trésor.

CC. Je pense que les Portugais sont des gens extraordinaires, les meilleurs voisins du monde. Je les admire énormément. Ils sont discrets, fiers, corrects, compétents, rigoureux, à leur affaire, exceptionnels.

C'est tout ?

CC. Et leurs enfants sont très très beaux. Il y a de très beaux jeunes hommes autour d'ici.

Cela doit rendre la corvée des courses plus agréable.

CC. Je ne fais pas de courses.

Vous ne mangez pas ?

CC. Je marche, mais...

Non, pas marcher, manger.

CC. Oui, je mange, mais je ne fais pas de courses. Israël adore faire ça, moi, je déteste. J'entre dans une épicerie, je tombe de sommeil dans les rayons, et comme je suis trop gourmande, je veux manger les mauvaises choses, alors moins il y a de nourriture dans la maison, mieux c'est pour moi. Ça ne m'intéresse pas d'aller faire des courses et d'être soumise à des tentations. Je trouve ça platte, c'est comme si j'allais nourrir un problème, donc j'aime pas aller dans les épiceries, mais j'aime aller dans les pharmacies.

Les pharmacies ? Genre Jean Coutu et Familiprix ?

CC. Oui, j'aime vraiment ça.

Ah ha ! (Que répondre ? Je ne suis pas psychanalyste.) Euh, n'est-ce pas que le parc du Portugal, sur lequel nous avons une vue imprenable, est magnifique ?

CC. Ce parc, pour moi, c'est le centre du monde. Il y a une vibration ici... Ce qui est génial -- c'est la fille pragmatique qui parle, qui ne conduit pas et qui se déplace en taxi --, c'est que je ne suis qu'à quelques minutes d'Outremont, du centre-ville, de Radio-Canada. C'est névralgique. Et on voit la montagne. C'est très important. Ça me calme de voir la montagne. J'ai besoin de marcher dedans. C'est comme la mer au Maine, à Montauk, c'est là que je me répare, que je me refais. Je ne peux pas y aller assez souvent, surtout que, malheureusement, ça appartient aux Américains et qu'en ce moment je n'ai pas le désir d'aller aux États-Unis. En attendant, quand je ne comprends pas une situation, quand j'ai une décision à prendre, en général, je trouve ma réponse dans la montagne. Je fais mes line-up d'émissions en marchant dans la montagne.

Vos fans finis, dont je suis, pourront donc vous admirer souvent furetant dans les sentiers au cours des prochains mois. Mais avant de parler invités à cuisiner et stress à négocier, revenons sur une entrevue que vous avez accordée il y a plusieurs années à Jacques Languirand...

CC. Ah, vous avez lu ça ? C'est une entrevue qui ne ressemble à aucune autre. Vous avez trouvé ça ? Vous êtes remarquable.

Je sais, j'ai l'air de rien, mais... Bon, dans cette entrevue, vous parliez de votre rencontre avec Coco Chanel, qui est morte en 1971, donc bien avant le début de vos études en histoire de l'art à l'Université de Montréal. Ça m'a surpris, intrigué, interpellé et rendu vert de jalousie. Où, quand, comment et pourquoi l'avez-vous rencontrée ?

CC. Je vous dirais que parmi les rencontres les plus importantes de ma vie, plusieurs ont été faites avec des gens morts.

(Froncement de sourcils de ma part.)

CC. Pas dans le sens de morts mais des gens qui n'étaient pas là. À un moment donné, on a besoin d'être guidé, besoin d'aide. On peut trouver cette aide-là de gens autour de nous, mais je me suis aperçue d'une chose, qui était d'une richesse extraordinaire : c'est qu'on peut aussi la trouver de gens qui ne sont pas vivants et qui ont laissé des traces qui nous inspirent. Un jour, j'avais un problème quelconque que j'ai exprimé devant quelqu'un et cette personne m'a dit : pense à une femme qui te servirait de modèle. J'ai pensé, pensé, pensé, et je n'en trouvais pas par rapport au problème que j'avais, et je ne sais pas pourquoi, j'ai pensé à Chanel.

J'ai tout lu sur elle, et quand je dis tout, il n'y a pas un livre, pas un article, pas une feuille de chou que je n'aie lu, tout. Ça devient viscéral.

(Arrivée du serveur avec son extra saucisses.)

CC. Le serveur, il a un jumeau identique.

Vraiment ?

CC. Oui. J'ai une fascination absolue pour les jumeaux. Les recherchistes qui me taquinent me disent : Christiane, on a le profil d'invité parfait pour toi : un chimpanzé qui est un jumeau et qui porte une burqa.

Une quoi ?

CC. (elle rit) Une burqa. À une certaine époque, à cause de l'Afghanistan, je voulais le témoignage d'une invitée avec une burqa. Et j'ai toujours dit que mon rêve, c'est d'interviewer un singe. Vous connaissez Coco, le gorille qui parle ?

Non, mais je connais Peter MacLeod.

CC. Je ressens très fort la connexion qu'on a avec les singes. Elle est tellement évidente. Une fois, je suis allée au zoo à Toronto... Les singes, si on me part sur ce sujet-là, j'ai des anecdotes jusqu'à la fin des temps.

Désolé, mais j'ai un souper ce soir. Revenons à l'autre Coco.

CC. Vous savez qu'elle est morte après une journée de travail, qu'elle s'est couchée pour ne pas se réveiller, qu'elle épuisait tous les gens avec lesquels elle travaillait ? (Elle tranche sa saucisse avec énergie.) C'est merveilleux.

C'est vrai qu'elle est bonne, la choucroute. Vous voulez donc mourir dans votre lit très vieille, après avoir terminé une énième émission en direct et épuisé les membres de votre équipe qui auront moins de la moitié de votre âge ?

CC. J'espère avoir la même santé que Chanel, mais c'est exceptionnel. Et je ne sais pas si on va me voir ou m'entendre encore longtemps, parce que c'est une chose qui me pèse. C'est le paradoxe. Je suis une fille qui veut se cacher ; en même temps je fais un métier dans lequel on me voit et on m'entend.

À la radio, déjà, on ne vous voit plus.

CC. En effet, mais je suis assez présente. Et en ce moment, cette émission-là, on en a parlé beaucoup, depuis le départ de Marie-France, je me suis rarement sentie aussi vue.

Vous n'étiez peut-être plus habituée, vous étiez à l'ombre depuis deux ans, dans votre prison dorée au contenu apeurant.

CC. Oui. Et je suis bien dans l'ombre. Je n'aime pas le soleil. Je suis comme les vampires, je sors la nuit.

(Ici, je dois résumer. Interlocutrice plus délicieuse que la choucroute de chez Bagel Etc. et pas mal plus volubile, Christiane peut discuter de tout et c'est toujours intéressant. Comme je n'ai qu'une page, j'ai choisi de terminer avec deux sujets.)

Sur son émission

CC. Pour la définir, je dis toujours le moins de mots possible parce que je veux que la formule soit la plus ouverte possible. Les émissions, on les connaît en les faisant. Moi, je suis une répétitive. Ça va être Christiane Charette en direct. Je n'arriverai pas avec un quiz, je ne descendrai pas du plafond, je ne serai pas habillée en jaune...

Donc, vous n'aurez pas des pétards dans le derrière et ne vous jetterez pas dans le fleuve pour faire la folle et masquer derrière l'esbroufe le même contenu qu'une citrouille d'Halloween.

CC. Non. À l'intérieur des deux heures et demie de quotidienne qu'on a, on va essayer de faire les meilleurs line-up possibles en mettant le moins de barrières possible, en essayant d'avoir les meilleures idées, les meilleurs invités, entrevues longues, courtes, débats, confrontations, groupes, tables rondes, duplex à Paris, New York, Québec, l'abord à Plouffe.

La mort

CC. C'est très dangereux de se faire enterrer. Je ne suis pas certaine qu'on évalue vraiment quand les gens sont morts. Je sais que ça arrive moins maintenant, d'être enterré vivant, mais je ne peux pas supporter l'idée. J'aime beaucoup l'idée des Tibétains, je ne me souviens plus du nombre d'heures qu'ils disent que ça prend avant que la vie ne quitte complètement le corps, 14 heures ? Mais je ne veux pas être enterrée. Je veux être incinérée.

Et les cendres ?

CC. Je ne le sais pas. Peut-être dans la cour chez nous. Mais c'est platte de les enterrer, peut-être qu'on pourrait les faire voler dans le parc du Portugal. Ou dans la montagne. Mais ça prend des gens qui t'aiment, et il faut que tu l'aies dit. Donc, là, c'est fait.

Le message est passé.

- En ondes à compter du 4 septembre, à 9h, à la Première Chaîne de Radio-Canada.

- Bagel Etc., 4320, boulevard Saint-Laurent, (514) 845-9462.

jyg90@hotmail.com


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