L'agriculture dans tous ses états
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Le monde agricole au Québec est mal en point. Baisse des revenus nets, hausse des subventions étatiques, endettement record, problèmes de cohabitation entre les grosses exploitations -- particulièrement celles de l'industrie porcine -- et les habitants des campagnes, réticences à respecter les normes environnementales, absence de relève... les difficultés sont multiples et un sérieux examen de conscience s'impose.
Depuis deux années, l'UPA refusait qu'un tel exercice se tienne en dehors de ses rangs et de son contrôle. Mais le ministre de l'Agriculture, des Pêcheries et de l'Alimentation, Yvon Vallières, s'est montré insistant. Solidarité rurale, un mouvement présidé par l'ancien président de l'UPA, Jacques Proulx, réclamait la tenue d'une telle commission d'enquête sur l'agriculture inspirée du modèle de la commission Coulombe sur la forêt. L'Union paysanne, qui conteste le monopole syndical de l'UPA, voulait des États généraux afin de favoriser les débats, mais elle s'est ralliée à la formule arrêtée par le gouvernement.
Depuis 20 ans, et plus particulièrement depuis les dix dernières années, les revenus nets des agriculteurs québécois sont en baisse même si l'aide de l'État s'est accrue. En 2005 -- année des dernières données disponibles --, les recettes brutes des producteurs agricoles québécois se sont élevées à 6,2 milliards, dont 1,5 milliard provenant de l'aide gouvernementale que versent à parts égales le gouvernement du Québec et le gouvernement fédéral. C'est donc dire que cette aide étatique -- programmes de stabilisation des revenus, soutien au revenu, etc. -- représente aujourd'hui 24 % des revenus bruts des agriculteurs. Or, même avec cette aide gouvernementale massive , ils n'ont encaissé qu'un revenu net de 642,9 millions en 2005, soit une baisse de 24 % par rapport à l'année précédente.
Vers un mur
«Moins de 25 % des fermes au Québec ont un revenu agricole net» en dépit des subventions , souligne Jacques Proulx, «Ça doit dire quelque chose.»
Aussi, la majorité des producteurs agricoles ont un revenu d'appoint en dehors de l'agriculture. Souvent un des deux conjoints, ou même les deux, occupent un emploi en dehors de la ferme.
Pour Jacques Proulx, le monde agricole traverse une grave crise. «On s'en va sur un mur. C'est une fuite en avant qui se produit à l'heure actuelle», observe-t-il. Les fermes sont de plus en plus grosses, la terre coûte de plus en plus cher (dix fois plus qu'il y a dix ans), l'endettement des producteurs agricoles est de plus en plus lourd et les revenus sont en baisse. Bon nombre d'entre eux sont pris à la gorge et forcés de travailler de plus en plus. «J'ai été agriculteur toute ma vie et je n'ai jamais travaillé comme ces gens-là aujourd'hui», souligne Jacques Proulx.
Entre 2001 et 2005, la dette des agriculteurs québécois est passée de 8,1 milliards à 10,4 milliards, soit une progression de 28 %.
«L'alignement des étoiles est assez difficile à supporter», fait observer le président de l'UPA, Laurent Pellerin. En raison de la force du dollar canadien, le porc et les produits maraîchers ne sont plus concurrentiels sur les marchés du nord-est des États-Unis. Sur le marché québécois, la concurrence de l'Inde et des pays asiatiques se fait sentir.
M. Pellerin. reconnaît que les producteurs agricoles qui éprouvent des difficultés financières choisissent souvent d'accroître la taille de leur ferme dans le but d'amortir leurs coûts fixes sur un plus grand volume de production. C'est la fuite en avant dont parle Jacques Proulx. «Dans certains cas, ç'a donné des grands résultats intéressants, dans d'autres cas, ç'a été catastrophique», indique M. Pellerin.
La concentration des fermes est aussi encouragée par le manque de relève. Les agriculteurs sont vieillissants; le nombre de producteurs agricoles âgés de 35 ans et moins a chuté de moitié en dix ans. Aujourd'hui, les jeunes représentent moins de 15 % des agriculteurs.
Le président de l'Union paysanne, Maxime Laplante, rappelle qu'il disparaît trois fermes par jour au Québec, le plus souvent absorbées par ses voisins. Comme les subventions sont fonction du volume de leur prodution, plus les fermes sont grosses plus elles touchent une aide gouvernementale importante.
Les coûts
Le système de subventions actuel, dont une des branches est la Financière agricole contrôlée par l'UPA, décourage l'établissement des petites fermes qui n'ont pas droit aux subventions, déplore M. Laplante. L'Union paysanne dénonce aussi le fait que les quotas en matière de production laitière ou ovine, par exemple, qui ont été octroyés gratuitement, s'échangent aujourd'hui pour des sommes considérables au profit des agriculteurs établis Le quota pour une vache productive dépasse 30 000 $. Autant dire qu'une ferme laitière comptant 50 vaches -- la moyenne au Québec -- vaut au départ plus de 1,5 million, sans compter les bâtiments et l'équipement Les agriculteurs qui ont obtenu ces quotas gratuitement dans les années 70 ne veulent évidemment pas mettre fin à ce système. «"C'est notre fonds de retraite", disent-ils», relate Maxime Laplante.
Pour les jeunes agriculteurs qui prennent la relève, c'est le cercle de l'endettement qui commence, fait-il observer. Si les mêmes jeunes voulaient s'établir sur une petite ferme qui prendrait de l'expansion petit à petit, ils ne pourraient pas obtenir de financement de la Financière agricole. Cette institution n'est pas intéressée à consentir des prêts inférieurs à 500 000 $.
Tout en remettant en question le monopole de l'UPA, l'Union paysanne souhaite que l'aide gouvernementale soit également accessible aux petites fermes diversifiées qui, à l'heure actuelle n'atteignent pas les minimums fixés pour obtenir de l'aide. Entre autres, le développement de l'agriculture biologique, qui est fondée sur la diversité des cultures et de l'élevage, en souffre, selon M. Laplante. Les petites fermes devraient aussi avoir le droit de vendre leur production sur place.
Pour l'Union paysanne, le Québec devrait s'inspirer de la Suisse qui, dans les années 90, a entrepris une réforme de son système de financement en matière agricole. Le financement va maintenant aux fermes qui ont de bonnes pratiques notamment en matière environnementale, et il est aussi fonction de l'occupation du territoire. Les subventions aux grandes fermes ont été supprimées: les programmes ont soutenu une multitude de petites fermes plutôt que quelques immenses exploitations.
Quel modèle ?
Le système de subventions favorise «le modèle du produire pour produire», estime Jacques Proulx. «Si tu ne suis pas le modèle, ils vont toujours te refuser à la Financière. Mais si tu empruntes 2 ou 3 millions pour élever du porc en intégration, ils trouvent ça bien intéressant: tu vas contribuer à l'exportation. Mais ils ferment la porte complètement quand un producteur arrive et dit: j'ai 25 vaches et veux vivre avec ça.»
L'agriculture doit avant tout assurer la sécurité alimentaire du Québec; l'exportation vient ensuite, croit M. Proulx. Il faut préserver les productions de masse dans lesquelles le Québec a développé une expertise, mais il faut aussi encourager la diversification, l'exploitation de créneaux, qui est la voie d'avenir, plutôt que la sur-spécialisation, estime-t-il.
«On est en Amérique du Nord et il est difficile de faire autrement qu'aux États-Unis», avance, pour sa part, Laurent Pellerin. L'agriculture spécialisée, c'est la tendance des prochaines années, fait-il valoir. Ce n'est pas les fermes de 50 acres ou de 200 acres qui vont pouvoir s'offrir les nouvelles technologies comme les systèmes GPS de fertilisation des champs ou les tracteurs dernier cri. «C'est sûr que si les gens veulent nous ramener 50 ans en arrière avec une agriculture de subsistance pour occuper le territoire, il n'y a pas un agriculteur moderne qui va embraquer là-dedans», juge-t-il.
Les jeunes qui sortent des écoles veulent faire de l'agriculture moderne. «Quand ils arrivent sur la ferme, on ne peut pas les décorer d'un broc à fumier et d'une pelle en disant: "Voici votre avenir." Ils vont dire: "Ça me prend des pitons, ça me prend quelque chose de mécanisé, d'automatique, de conceptuel." Et ils ont tout à fait raison», croit Laurent Pellerin. L'UPA entend faire comprendre aux gens que la production de «type industriel, ce n'est pas péché mortel», comme le soutient son président.
Les OGM
Qui dit nouvelles technologies dit semences transgéniques ou OGM. «Les gens vont être surpris quand ils vont apprendre que l'argent de leurs taxes sert actuellement à la culture d'OGM au Québec», signale Maxime Laplante. Les producteurs de porcs touchent des subventions pour leur production première, mais aussi pour produire du maïs souvent transgénique sur les terres où ils répandent leur purin.
Laurent Pellerin veut qu'il y ait un débat sur les OGM lors de la commission sur l'avenir de l'agriculture. «On a le droit de poser ces questions-là et d'avoir des réponses scientifiques, techniques, sûres, au lieu d'avoir la réponse un peu plate du principe de précaution: on ne bouge pas parce qu'on ne sait pas trop. Si on avait toujours agi comme ça, on serait probablement encore à la pelle et à la pioche», fait-t-il valoir.
Lors de la commission que préside l'ex-sous ministre Jean Pronovost, il sera aussi question de l'occupation du territoire et de ce qu'il est convenu d'appeler la «cohabitation». Jusqu'ici, l'UPA a mis les problèmes de cohabitation sur le compte des baby-boomers qui envahissent la campagne à leur retraite. «Ils vont passer trois ou quatre jours par année en Gaspésie ou dans le Bas-Saint-Laurent à leur chalet, et ils voudraient que le milieu reste sclérosé le restant de l'année et qu'il soit pareil à ce qu'il était il y a 50 ans», affirme M. Pellerin.
Le président de l'UPA s'en prend aussi «aux militants qui s'opposent à tout». Évoquant la prise de position récente de Guy Laliberté, du Cirque du Soleil, Laurent Pellerin affirme qu'«on est dans l'immobilisme à peu près total au Québec».
Mais il est forcé de reconnaître que la grogne contre l'industrie porcine a gagné les producteurs laitiers: ils en ont assez de la pollution qu'elle entraîne et de la pression qu'elle exerce sur les terres en raison de l'épandage massif de lisier. «Il y a beaucoup d'émotions et d'idées reçues là-dedans», temporise-t-il.
Laurent Pellerin prend ses exemples aux États-Unis. En Iowa, un État américain qui produit 30 millions de porcs par an, et en Caroline, où prospèrent de grandes multinationales totalement intégrées, les récriminations sont quasi inexistantes, argue-t-il. «Ici, c'est la réaction du gros village. Tout le monde veut avoir son mot à dire. On prend le Québec pour un grand site de villégiature.»
Justement, la Commission sur l'avenir de l'agriculture et de l'agroalimentaire a été créée en grande partie pour permettre à tout le monde d'avoir son mot à dire.
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