Haditha ou la folie d'une guerre injustifiée
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C'est le temps de l'absurde aux États-Unis. Vingt-quatre civils irakiens, femmes et enfants compris, ont apparemment été fusillés à bout portant par des marines américains, et me voilà sur le plateau d'une émission de télévision en tant que critique de la guerre et des médias. L'émission s'annonce gaie et remplie d'optimisme avec, pour animateurs, un couple de personnes qui forment aussi un couple dans la vie, visiblement très en forme ce jour-là.
Déstabilisé, j'ai fait de mon mieux pour garder mon sang-froid. En tant qu'invité, je dois jouer le jeu et sourire devant les caméras sous peine de ne pas être invité à nouveau. Tant que je suis le scénario dicté par les producteurs à propos de la faiblesse et de la lenteur des médias (le massacre a été perpétré en novembre, dévoilé en mars et confirmé par le gouvernement en mai), ça va plus ou moins. Mais dès que je tente de soulever la responsabilité des politiciens -- après tout, ce sont eux qui ont envoyé les marines sur ce front meurtrier et suicidaire -- je perçois un sursaut, une hésitation de la part de mes interlocuteurs. On veut faire savoir que quelque chose d'horrible s'est passé, mais on ne veut pas m'entendre blâmer ni le président et son parti ni les démocrates qui avaient appuyé la politique de guerre dès le début de ce projet démentiel lancé par Bush, en septembre 2002.
Cela étant, j'ai poursuivi mon idée: bien que les actions des soldats soient inexcusables, on doit tout de même comprendre leur angoisse. Incapables de cibler leurs ennemis et de se venger quand l'un d'eux est touché par une bombe télécommandée, leur réaction est inévitable. Contre une guérilla sans uniforme, ai-je ajouté, les militaires américains sont dans une impasse. Tirer sur des civils fait partie de la folie profonde d'une guerre injustifiée et impossible à gagner.
C'est à cause de gens comme moi qu'on évite les émissions en direct. En effet, le lendemain, quand j'ai regardé l'émission, mes commentaires à l'égard des responsables ultimes de l'incident malheureux d'Haditha avaient été éliminés.
Tout en faisant partie du groupe minoritaire dont les propos sont souvent censurés, j'apprécie d'avoir accès aux réseaux de télévision pour exprimer mon point de vue. Malheureusement, l'absurdité du débat sur notre politique irakienne va beaucoup plus loin que l'autocensure insensée exercée par les producteurs d'une émission de télévision ridicule. On se dit choqué par Haditha, alors que des civils irakiens meurent par milliers depuis mars 2003. Or cette naïveté se retrouve aussi dans les milieux prétendument «sérieux».
Nous assistons depuis quelque temps à la publication d'un grand nombre de livres écrits par des libéraux autrefois proguerre qui expriment désormais des doutes ou qui ont carrément renoncé à soutenir l'invasion. Un bon exemple de ce phénomène est le livre The Good Fight de Peter Beinart, ancien rédacteur de l'hebdomadaire The New Republic. Autrefois, les libéraux étaient pour la plupart identifiés au camp de la paix, mais depuis «l'ingérence humanitaire» au Kosovo, en 1999, le recours au pouvoir militaire a repris ses lettres de noblesse dans le milieu bien-pensant de Beinart et de ses confrères.
Cette fois, Beinart déclare pieusement avoir eu tort de croire que «la guerre était la seule manière d'empêcher Saddam Hussein d'obtenir la bombe nucléaire. Je croyais aussi qu'on pourrait créer un bon régime pluraliste en Irak... En tant que personne qui avait vu les forces américaines se déployer de façon bienveillante au moment de la guerre du golfe, puis dans les Balkans et en Afghanistan, je ne pouvais pas prévoir que la moralité du pouvoir américain reposerait sur la limitation de ce même pouvoir», écrit-t-il.
Malgré tout, Beinart insiste avec une troublante certitude: «La construction de nations [nation-building] reste primordiale à la sécurité de l'Amérique et aux espoirs du libéralisme pour un monde meilleur [...]. Si les États-Unis et leurs alliés n'avaient pas déployé autant de troupes et d'argent en Afghanistan et dans les Balkans, les talibans seraient revenus au pouvoir, la Bosnie et le Kosovo n'existeraient peut-être même plus.»
À part le fait que Beinart passe outre à la mort de milliers de Serbes, d'Afghans et de Bosniaques innocents, tués par des bombes larguées du ciel au nom de l'humanisme, et qu'il passe outre à la résurgence des talibans, on pourrait avancer l'argument que l'intervention américaine a, dans chaque cas, aggravé une situation déjà pourrie.
Mais le comble de sa naïveté se dévoile dans son ignorance des liens idéologiques entre le Kosovo -- une ingérence humanitaire décidée sans l'accord de l'ONU -- et l'invasion de l'Irak lancée, elle aussi, sans l'accord de l'ONU, toutes deux au nom de «l'humanité». Bush s'est bien servi des principes «libéraux» pour contourner la loi internationale. Les cadavres de Haditha en sont témoins.
John R. MacArthur est éditeur du magazine américain Harper's.
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