Opinion
Libre-Opinion: Comment penser réussir une réforme en faisant fi des enseignants?
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Étrange, la réaction de Camil Bouchard au sondage de la Fédération des enseignants («La réforme a nui aux élèves en difficulté, selon les enseignants», Le Devoir, 14 juin 2006).
Oui, M. Bouchard, mais ce sont des perceptions d'enseignants, c'est-à-dire des professionnels titulaires de diplômes universitaires, sur lesquels repose l'application de la réforme. Si un tel sondage avait été réalisé auprès de médecins pour évaluer l'efficacité d'un nouveau traitement et si les médecins avaient jugé à plus de 80 % que ce traitement n'était pas efficace, oseriez-vous remettre en question leur expertise professionnelle et revendiquer que l'on poursuive l'application de ce traitement?
Comment peut-on penser aujourd'hui qu'on peut réussir une réforme de l'éducation en faisant fi des enseignants? Cette réforme était vouée à l'échec. Tout spécialiste de l'enseignement qui avait participé à l'évolution de notre système d'éducation et à la formation des enseignants depuis 35 ans pouvait le prévoir. Mais pour cela, il fallait avoir une véritable vision de l'éducation, ce que, malheureusement, le Parti québécois n'a plus.
Quand on réduit le programme d'un parti politique à l'augmentation du nombre d'heures passées entre les quatre murs de l'école, on ne cherche de toute évidence qu'à profiter d'une conjoncture; ou bien on ne possède pas son dossier, ou bien on a peur de se mouiller.
Évidemment, le PQ est en mauvaise posture. C'est un gouvernement péquiste qui a lancé la réforme qu'il décrie maintenant et quatre de ses ministres y ont usé leur réputation.
Le PQ, un parti supposément de concertation de la base, a conçu et lancé cette réforme sans mobiliser les principaux intéressés. Toute cette opération n'a été qu'une vaste campagne de poudre aux yeux, à commencer par les États généraux et les pseudo-consultations où seuls ceux qui allaient dans le sens du ministère ont été consultés. Aucun débat et aucune dissidence n'ont été tolérés, pas même dans les universités. La voie royale de la réforme était tracée depuis 35 ans; tout le monde devaient la suivre.
D'anciens modèles
Constructivisme, socio-constructivisme, pédagogie de l'apprentissage: des modèles récents, pensez-vous? D'abord, ce ne sont pas des modèles d'éducation mais des modèles issus de la psychologie et que certains ont transposés directement à l'éducation sans prendre en compte ses spécificités et surtout les transformations qu'elle a subies depuis 30 ans.
Ce sont là, en effet, des modèles du début du XXe siècle qui ont connu leur apogée dans les années 70 au Québec alors que plusieurs de ceux qui ont fondé les facultés des sciences de l'éducation (dont moi) avaient fait leur doctorat avec Adrien Pinard, le grand ponte du constructivisme au Québec. À l'époque, on pouvait faire toutes ses études avancées en psychologie en n'étudiant que Piaget, le père du constructivisme.
Cherchez aujourd'hui un programme, un cours ou un séminaire d'études avancées sur le constructivisme dans les départements de psychologie. Même à Genève, où Piaget a fait toute sa carrière, on ne l'enseigne plus.
Le socio-constructivisme est plus à la mode parce qu'il a été redécouvert aux États-Unis dans les années 80, mais beaucoup de gens ignorent que Vygotski, qui en est le père, était un contemporain de Piaget. Il serait même né la même année. Beaucoup ignorent par ailleurs que Vygotski était russe et qu'il a développé sa pensée à l'époque où le communisme régnait.
Ce n'est pas un hasard si ces deux grands pères de la psychologie ont développé des modèles à la fois semblables et différents. Le constructivisme était dans l'air du temps au début du XXe siècle. C'était une façon pour Piaget, biologiste de formation, de transposer la théorie de l'évolution de Darwin au développement humain.
Dans le cas de Vygotski, la domination du communisme l'a conduit à voir le milieu social comme une des forces qui influent sur le développement. Cela ne signifie pas qu'on va modifier ces conditions fondamentales du développement en faisant travailler les enfants en petits groupes dans le cadre scolaire. Ce n'est là qu'un exemple d'une transposition naïve d'une théorie psychologique à l'éducation.
Pas de méthode
Ce qu'on aurait dû retenir de la théorie socio-constructiviste, c'est qu'aujourd'hui, les enfants proviennent de milieux de plus en plus différents par les conditions de développement, la langue, la religion, la culture d'origine, et que ces différences auraient dû se refléter dans le cursus et dans les méthodes d'enseignement qui en ont découlé. Sauf le fait d'inclure de petits personnages d'origines culturelles différentes dans l'enseignement, aucune place significative n'est faite dans les méthodes d'enseignement aux différentes cultures que partagent les enfants dans nos écoles.
L'enseignement de la langue est par ailleurs traité comme si tous les enfants avaient la même maîtrise du français, avec tout ce que suppose la maîtrise d'une langue. Dans le cursus, le français est réduit à une langue de communication et d'enseignement.
Bien sûr, le retour à l'enseignement de la littérature dès le primaire est un des apports positifs de cette réforme mais, comme pour les autres aspects, cette réintégration a été faite dans l'oubli total des raisons pour lesquelles on l'avait reléguée au second plan lors des réformes antérieures. La littérature, même enfantine, est plus accessible aux enfants de milieu aisé que de milieu défavorisé; mal enseignée, elle peut placer les enfants d'origines linguistiques et culturelles différentes dans des situations d'échec. Il aurait donc fallu, là aussi, une réflexion didactique beaucoup plus approfondie sur les méthodes d'enseignement du français dans le contexte actuel.
Mais j'oubliais: le mot «méthode» est tabou depuis 30 ans au Québec. Les enfants n'apprennent-ils pas par eux-mêmes? Les enseignants ne sont-ils pas incapables de juger de la validité d'une réforme?
Vous avez tort, M. Bouchard. En professionnels à part entière, les enseignants sont les mieux placés pour juger de toutes les incongruités de cette réforme. Ils ont cru dans cette réforme, ils y ont mis toute leur énergie parce qu'ils croyaient dans ses objectifs. Mais aujourd'hui, ils se rendent compte qu'à l'instar des parents et du public qui y a investi des sommes considérables, ils ont été bernés.

