La Coupe du monde vous parle - La vie est un match nul

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Jean Dion
Édition du mercredi 14 juin 2006

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Zinedine Zidane, de l'équipe française, accroché par le Suisse Johann Vogel, hier, dans le match joué à Stuttgart.

Photo: Agence Reuters

Bernard Pivot, un grand amateur de football entre deux lectures des plus récentes parutions de chez Gallimard, disait que le sport ne réussira jamais à s'imposer en Amérique du Nord, et plus particulièrement aux États-Unis, pour une simple et unique raison: l'absence de pauses publicitaires pendant les matchs. En Europe, les commanditaires ont la possibilité de se rabattre sur les uniformes des joueurs, dont chaque gros plan à la télé équivaut, en plus glamour, à la location d'un panneau-réclame, mais étrangement, cette pratique n'a même jamais été envisagée de ce côté-ci du méridien de Greenwich.

Et l'absence de pauses commerciales, messieurs dames, on sait ce que cela signifie: impossibilité pour le fan d'aller au frigo à un rythme légitime, soit aux quarts d'heure, sans courir le risque de louper une tranche fondamentale d'action, un but par exemple. Et les buts sont beaucoup trop rares au soccer pour qu'il soit sans conséquence d'en manquer un. (Autre facteur de désintérêt: le public nord-américain affectionne les scores élevés. Ce que le football d'ici a compris avec ses touchés à six points. Le soccer réglerait une bonne partie de ses problèmes en donnant deux points pour un but, un point pour un penalty, trois points pour un but sur un tir de loin et 20 points pour chaque regard incendiaire ou complainte ulcérée/larmoyante à l'endroit de l'arbitre.)

C'est le côté un peu vieillot sympathique du football: pas de pauses, un seul arbitre pour 22 joueurs qui se déplacent en même temps, un arbitre qui décide combien de temps on rajoute à la fin, un arbitre qui sort crayon et papier pour noter les cartons, pas de reprises télévisées ni de juges de but. Seule innovation technologique en cette Coupe du monde: l'arbitre est maintenant paré d'un minuscule micro relié à l'oreille qui lui permet de communiquer avec ses collègues de touche et, selon des sources, de commander de la pizza.

Remarquez, il ne serait pas mauvais qu'il y en ait, des temps d'arrêt. Pas pour passer de la pub, non merci, ça va aller de ce côté. Pour éviter les crampes, voilà pourquoi. Car ce sont bien des crampes, n'est-ce pas, qui amènent tous ces athlètes de pointe à s'écrouler au sol en se contorsionnant de douleur comme si on était en train de procéder à l'ablation de leurs tripes sans anesthésie locale? Non? Ce n'en sont point? Il s'agit plutôt d'un mélange de pression appliquée sur le tibia et de théâtre d'Ionesco? Je vous remercie.

Et, soit dit en passant, avec des temps d'arrêt, on pourrait éviter des «crampes» comme celle qu'a malencontreusement subie Vincenzo Iaquinta lundi, contre le Ghana. Vous l'avez vu, le sensationnel numéro 15 des Azzurri, lundi contre le Ghana? L'est tombé, le beau Méditerranéen, comme un pin d'Italie à écorce rouge dont on aurait scié la partie inférieure du tronc commun à l'aide d'une John Deere sur le 220. S'est répandu en convulsions qui auraient arraché une larme à un tortionnaire de Guantánamo. Jusque-là, on pouvait se dire bon, il souffre, on compatit avec lui, après tout c'est pas gratis la Coupe du monde.

Mais là, tout à coup, bang: l'une des 483 caméras suivant le match nous offre un extra gros plan du visage grimaçant de Iaquinta. C'est alors que, ne se croyant pas épié, il ouvre un oeil et regarde en direction de l'arbitre, histoire de voir s'il a mordu à son scénario, puis le referme pour retourner à sa douleur. On apporte la civière. Parvenu sur la touche, Iaquinta finit par se relever, gambade quelque peu, puis revient dans la partie. Quelques minutes plus tard, en courant comme un gars qui a oublié de vérifier s'il n'a pas laissé un rond de poêle allumé, il marque un but de toute beauté. Vous direz ce que vous voudrez, moi je trouve que la résilience chez le sportif de haut niveau est un phénomène tout à fait fantastique.

Cela étant, de but, il n'y en a pas eu hier à l'occasion du match France-Suisse. Notez, cela n'a pas empêché que, se baladant sur Saint-Denis aux alentours de 14h HAE, on puisse entendre un concert de klaxons et de cris gutturaux de supporters enfiévrés. (Le bruit était à peu près celui-ci: Waaaaaaououououiiiiiii!!!!!!) Or, comme je venais tout juste de visionner le match, je m'interrogeai: se peut-il diable que l'on hurle pour une nulle de 0-0? La joie est chose précieuse en cette vie qui n'est trop souvent que vallée de grincements de dents, mais est-ce qu'on n'exagérerait pas un peu ici? Je veux dire, moi, quand je livre un match nul -- sauf aux échecs contre Garry Kasparov --, je développe comme un sentiment d'inassouvissement existentiel, genre. Ni extase ni désespoir. La vie de tous les jours est un match nul.

À moins que les festoyants ne fussent des Helvètes, songeai-je aussitôt, transportés d'avoir tenu les puissants Bleus en échec alors qu'ils étaient puissamment négligés par les preneurs aux livres de Vegas et par les experts de RDS? Non, impossible. Les Suisses ne sont pas du genre à se prêter à de pareilles effusions, surtout après un seul match. Reporter d'enquête dans mes fibres, je courus donc à jambes que veux-tu vers les lieux du party, mais chnoute, le cortège était déjà trop loin pour être vrai.

Mais comment expliquer ce 0-0 entre voisins, à part la main du défenseur suisse sur le tir de Henry en zone de réparation qui aurait dû donner un penalty à la France? Si on résume le résumé de L'Équipe en y ajoutant quelques ingrédients du terroir, mettons ceci: il faisait vraiment très chaud, Barthez a passé toute la deuxième demie avec le soleil en pleine face, la piste était lourde et les sangliers avaient mangé des cochonneries. Tous éléments qui concourent, messieurs dames, à une conclusion générale que vous ne devriez jamais oublier car elle explique 95 % des occurrences en football: bien qu'il se soit agi d'un match initial pour les deux sélections, les joueurs n'étaient pas frais.

Cela, ou alors le mauvais positionnement des astres. Importants, les astres. Voyez un peu ce qu'on peut trouver dans une récente livraison de France Football, auquel je suis abonné pour la poésie. Attention, ça va donner un petit coup:

«Cinq signes Cancer, cinq Lion, deux Capricorne, autant de Poissons et de Taureau, un Bélier, un Gémeaux, plus un Sagittaire et un Verseau... voilà qui fait vingt-trois! Telle est la liste "astrologique" dressée par Raymond Domenech, lui-même Verseau, ascendant Vierge. Car l'entraîneur [de l'équipe de France] a intégré les astres dans sa sélection. N'a-t-il pas reconnu avoir rappelé Zidane l'été dernier "parce qu'il est Cancer premier décan pour équilibrer le milieu de terrain avec Vieira"? Pour les autres postes aussi, des décisions s'imposaient. Comment trancher?

«"À un moment donné, il faut bien, entre des joueurs de valeur égale, faire un choix." Le plus? "La part de l'astrologie", reconnaissait, dans Le Droit de savoir, Domenech à quelques mois de la publication de la liste, qui ne comporte aucun des porteurs de son signe de malédiction: le Scorpion. [...] Cet attrait pour l'astrologie remonte à sa période sur le banc de Mulhouse, il y a vingt ans, lorsqu'un astrologue local avait analysé, pour les besoins de l'entraîneur, la personnalité de ses joueurs en fonction de leur thème astral.»

On devrait songer à ça la prochaine fois qu'on aura envie de se moquer gentiment des sorciers et des gris-gris des clubs africains...


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