Nous avons besoin de ne pas savoir
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Depuis dix jours, j'ai cessé de lire. J'écris. À la belle épouvante. Ça fuse, ça jaillit, le stylo va plus vite que moi. Ça fonctionne toujours, c'est stupéfiant, ça fait quasiment peur. Car rien n'est simple, bien sûr. Quand ça vous échappe, c'est que ça veut exister tout seul. Mais c'est aussi que ça peut se retourner contre vous, à l'improviste.
Ça peut rendre fou, cette présence absolue, hallucinée, devant la page, cette absence effrayante à tout ce qui vous entoure. Votre déambulation de fantôme, dans ce qu'on appelle le réel, vous fait presque honte: et si, vraiment, c'était de la folie? Tous les livres que vous avez lus, aimés, admirés, qui vous ont bouleversé, profondément changé, ont-ils été écrits par des fous? Question oiseuse, comme de raison. Car qui est là pour répondre oui ou non? Vous-même.
Il n'y a que vous-même, dans votre effrayant désordre, qui est comme une existence absurde, parallèle, étrangère à vos grouillements de tous les jours. Alors vous vous y remettez, en évitant de penser. Penser, en effet, ne sert à rien pour écrire. Vous n'avez jamais pu bien sûr vous expliquer ça. Alors vous vous rappelez ce qu'un autre a écrit et qui vous avait frappé. Vous quittez de nouveau la table -- de toute manière, plus rien ne venait, vous faisiez des phrases pour attendre -- et vous cherchez le livre. Tout est arrêté, suspendu. Entre votre page abandonnée (inachevée, inachevable) et le livre introuvable, il y a comme un temps mort, que vous traversez sans vous en rendre compte.
Vous apercevez vos gants de jardinage, sur un banc, et vous songez à cette plate-bande qui reste encore à faire. Et puis vous l'oubliez, parce que vous avez trouvé le livre, que vous ouvrez, au hasard. Vous lisez: «Nous écrivons pour passer inaperçus, non pas en nous masquant, mais au contraire, en nous démasquant, car ce sont les masques qui nous identifient, alors que le visage nu est pur inconnu.» Oui, c'est ça, c'est quelque chose comme ça, qui vous conduit à écrire encore. Le visage nu, pur inconnu, et qui parfois apparaît, stupéfiant, sur la page.
Vous lisez, un peu plus loin: «L'écrivain doit perdre le contrôle de ce qu'il fait, il doit lui-même ne pas comprendre complètement ce qu'il accomplit, perdre la mémoire des vérités constituées, s'abandonner à un mouvement qui l'emporte, avancer à l'aveuglette... » Oui, c'est tout à fait ça. «Le texte est ce remède, tiré du poison lui-même, ce processus de cicatrisation à partir de la blessure même.» Toute écriture se fait dans une torsion vers ce que vous cherchez. Penser ne peut pas vous aider. Penser réduit la vie, et celle-ci, avec raison, proteste. «L'important, c'est que ça s'écrive, que le texte aille de l'avant et cède la place à tout le laissé-pour-compte, à tout ce qui n'est pas encore écrit et insiste... »
De retour
Vous revenez à la table. La page, férocement, vous attend. Mais vous l'ignorez. Vous la narguez même, un peu: vous posez sur elle le livre qui, contrairement à elle, ne vous veut que du bien. Quand vous n'arrivez pas à écrire, vous lisez. Ça aide, ça fait diversion, et puis, bien sûr, ça vous ramène au texte, mine de rien. Vous n'en sortez jamais vraiment, du texte, et vous le savez. Lisant, vivant, jardinant, passant le balai, nourrissant la chatte, vous y êtes toujours, que vous le vouliez ou non. De là l'impression de folie, justement.
«Pourquoi écrire? Parce que nous voulons nous perdre. Parce que, sous les projecteurs de la quotidienneté, la vie apparaît comme quelque chose de trop clair, de trop évident, sans mystère et sans opacité, quelque chose d'insignifiant.» La chatte se plaint. Vous vous levez pour lui ouvrir la porte, et vous attendez. Sa majesté passe le seuil quand bon lui semble et, après avoir longtemps pesé le pour et le contre: «Dehors il pleut, mais l'air semble bon, alors que dans la cuisine il fait sec, mais mon plat est vide, il a encore oublié de le remplir.» Vous admirez un moment cette nonchalance superbe, que jamais vous ne connaîtrez. Puis, d'un tendre coup de pied, vous décidez pour elle: dehors! Et vous revenez à la table. Le livre cache toujours la page. Elle n'est pour ainsi dire plus là. Peut-être n'a-t-elle jamais été là du tout? Vous n'écrivez pas, vous lisez. C'est-à-dire que vous écrivez toujours, mais sans le stylo, vous vous reposez, pour mieux repartir.
«Nous avons besoin de ne pas savoir qui nous sommes, qui sont ceux que nous côtoyons et aimons, pour vivre. Nous écrivons pour cheminer dans le noir, le gris, l'obscur, pour fuir ce qui apparaît trop simple, trop évident... »
Ça gratte à la porte. Cette fois, c'est le chien, vous l'aviez oublié, lui aussi. Le pauvre, il s'est ennuyé, tout seul sur la galerie, à chasser les mouches qui lui tournaient autour. Avant d'entrer, il soupire, bâille et penche la tête de côté: «La promenade, c'est pour quand?» Vous branlez la tête: «Tout à l'heure, bientôt, sois patient.» Il comprend et se couche sous la table, en boule, où il soupire à nouveau, funèbre.
Vous vous assoyez et constatez que la page dépasse un peu. Le livre a bougé depuis tout à l'heure, ou alors c'est la page qui d'elle-même... Vous riez. Le chien dresse les oreilles. Vous l'ignorez et replacez le livre sur la page. «On veut tellement savoir qui on est, ce qu'on fait, où on se situe. C'est pour déjouer tous ces pièges que l'on écrit. Pour se faufiler entre les clichés, pour toucher du doigt l'impensable, l'indicible... »
Coup de tonnerre! Vous levez la tête. Ça tombe tout de suite, comme des clous. L'air a fraîchi, le ciel est noir, les branches du saule se couchent dans l'herbe, domptées par la bourrasque. Vous, l'êtes-vous, dompté? Est-il temps de pousser de la main le livre et de retrouver la page? Vous ne savez pas pourquoi, mais vous êtes content de cet orage. Il éclate pour vous, il éclate à votre place. Il fallait bien que quelqu'un se fâche et se décide à nettoyer l'atmosphère! Et alors vous lisez: «C'est parce que nous sommes dans une position impossible que nous devons inventer une solution, elle aussi impossible.» Vous vous écriez: «Voilà, c'est avec des phrases comme celles-là qu'on me dompte, moi!» Et aussitôt, vous vous dites: «Je vais écrire à Pierre Bertrand et lui dire ce que son petit livre, Éloge de la fragilité (Liber), a fait, et fait toujours pour moi!» Mais vous ne connaissez pas Pierre Bertrand, enfin pas personnellement. Alors vous pensez: «Je vais lui écrire dans le journal, je vais faire ma chronique un peu comme si je lui parlais, en tête-à-tête.» Et vous vous y mettez -- la page attend toujours, mais elle n'y perd rien: «Depuis dix jours, j'ai cessé de lire... »
Collaborateur du Devoir
Vos réactions
robert lalonde:nous avons besoin de ne pas savoir - par Giovanni Wolfmann-Bruno (brunowolfmann@cooptel.qc.ca)
Le vendredi 17 novembre 2006 11:00

