Opinion

Le pouvoir conservateur contre les mouvements citoyens

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Yves Bellavance, Table régionale des organismes volontaires d'éducation populaire (TROVEP) de Montréal

Édition du mercredi 31 mai 2006

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Certains milieux ont très mal digéré la mort du projet de déménagement du casino à Montréal, au point d'en faire porter l'unique responsabilité aux groupes communautaires du quartier. Pourtant, ce projet a été fortement remis en question par la Santé et la Sécurité publiques, par des éditorialistes, par des chroniqueurs et même par des députés libéraux.

Leur indigestion a été telle qu'ils en ont plus largement fait le bouc émissaire de l'absence de grands projets de développement économique au Québec. C'est là nous faire grand honneur en nous attribuant une influence que nous n'avons malheureusement pas!

Ces affirmations exagérées commencent à faire école en matière d'opinion publique en raison de l'immense campagne médiatique enclenchée depuis mars dernier. En effet, pas une semaine ne passe sans qu'il y ait un article d'opinion, un éditorial ou une chronique sur cette question. Cette fronde contre les mouvements citoyens et communautaires est menée par un axe marqué au sceau du conservatisme: le groupe du journal La Presse (André Pratte, Alain Dubuc, Mario Roy, Claude Picher), certaines associations affairistes (la Fédération des chambres de commerce du Québec, l'Institut économique de Montréal et le Conseil du patronat, maintenant dirigé par l'ancien directeur de l'IEDM), Lucien Bouchard et quelques anciens ministres péquistes réputés pour leur conservatisme social, tous «lucidement» liés dans une attaque massive contre les mouvements citoyens (sauf si ceux-ci font de la bonne vieille charité... ).

Ce qui est toutefois rassurant, c'est que leurs propos illustrent très bien le fait que ce ne sont ni les groupes communautaires ni les associations de citoyens qui détiennent le pouvoir mais bien eux-mêmes puisque l'espace médiatique qu'ils occupent est très majoritairement en leur faveur. Or certains d'entre eux prétendent que les mouvements citoyens occupent tout l'espace public et que ceux-ci ne représentent personne (évidemment, 12 000 personnes dans les rues de Montréal contre le projet de privatisation du mont Orford, c'est bien peu de gens).

À ceux-ci, je pose cette question: à part votre propre opinion, qui d'autre représentez-vous? Y aurait-il des opinions plus valables que d'autres? Y aurait-il des citoyens plus citoyens que d'autres?

Comme au bon vieux temps de Duplessis

Malgré les grands discours, il semble bien que l'exercice de la démocratie en énerve certains. Il va falloir que le pouvoir économique et ses porte-parole médiatiques comprennent que nous ne sommes plus au Moyen Âge. Fini, le temps où le pouvoir économique imposait ses projets (privés ou étatiques).

Depuis la préhistoire, l'évolution de l'humanité nous a mené vers ce XXIe siècle où des populations de plus en plus instruites, informées et sensibles à leur mobilisation citoyenne prennent la parole pour dire leur mot à propos du développement de leur collectivité et de leur environnement.

Visiblement, le pouvoir économique s'accommode très mal de la démocratie. On le sait bien, certains contournent les règles (éthiques, démocratiques, environnementales) et recourent même à la corruption afin d'obtenir un contrat ou de faire passer un projet. Ah! les maudites consultations! Quelle perte de temps pour le développement! Heureusement, de plus en plus de développeurs veulent au contraire parvenir à un consensus social pour se donner les meilleures chances de réussite.

La vie était tellement belle au temps où on pouvait «s'arranger» derrière des portes closes. Mais nous croyons qu'il y a un consensus au Québec pour dire que ce temps-là est fini. Il faut accepter le jeu de la démocratie citoyenne. Nous ne reviendrons plus en arrière.

Quels projets de développement?

Comme ça, nous bloquons tous les grands projets? Mais de quels projets parle-t-on? Dans cette tornade médiatique, on nous pointe toujours les trois ou quatre mêmes projets. Est-on en train de nous dire que le déménagement du casino (financé uniquement par l'État) représente le type de développement que nous voulons pour le Québec? Qu'une poignée de condos pour privilégiés représente l'avenir économique d'une région? Que l'autoroute 25 donnera un souffle nouveau au développement économique de Montréal?

Poser les questions, c'est y répondre. Si ces projets sont bloqués (et, en passant, ce n'est pas encore le cas pour le mont Orford et l'autoroute 25), ce sera parce qu'ils sont en soi mauvais ou économiquement fragiles.

En plus de la démocratie, le pouvoir économique et ses porte-parole devront comprendre le sens du développement durable parce que ça aussi, ce n'est pas près de disparaître. Le développement durable ne consiste pas à accrocher le développement environnemental et social au développement économique. C'est tout à fait le contraire: le développement économique ne doit pas se faire au détriment du développement environnemental et social. La population du Québec croit au développement, mais pas à n'importe quel prix (environnemental ou social). Alors, la vraie question, la voici: à qui serviront ces projets et pourquoi y tient-on autant?

Malgré ce qu'en pense notamment Alain Dubuc, personne n'est contre la richesse. Par contre, plusieurs veulent qu'elle profite à l'ensemble de la collectivité et non à une poignée de développeurs autocrates frustrés de ne pas avoir le champ libre. Et la richesse ne se crée pas aux dépens de l'environnement comme auparavant.

Nous vivons aujourd'hui avec les conséquences des excès du passé (pollution de l'atmosphère et des cours d'eau, dégradation du tissu urbain, etc.). Ces gens si empressés de nous parler des générations futures, pourquoi les oublient-ils maintenant?

Une charge disproportionnée

Penser que l'abolition des subventions des organismes communautaires fera taire la contestation de certains projets est une réaction aussi naïve qu'émotive. Avec ou sans groupes communautaires subventionnés, la mobilisation des citoyens ne s'arrêtera pas, tout simplement parce que, à la base, ce sont des hommes et des femmes qui se mobilisent dans leur milieu. Et c'est ce que les porteurs de valises du pouvoir économique tentent de saper. Cela doit donc signifier que la mobilisation citoyenne, ça marche!

Par contre, si les subventions au secteur communautaire disparaissent, je demande en retour que toutes les subventions, tous les prêts et tous les avantages fiscaux consentis aux développeurs (par Québec ou par les municipalités) soient retirés, tout comme toute aide indirecte, par exemple la publicité gouvernementale dans les médias. (Ceci est une touche d'humour.)

Pour notre part, nous, organismes communautaires, continuerons à travailler pour donner une voix à la population, plus particulièrement aux plus pauvres, et continuerons notre travail afin que le plus de citoyens possible puissent s'exprimer au sujet de leur environnement, tant en milieu urbain qu'en milieu rural. Espérons que nos détracteurs cesseront leurs attaques exagérées et feront preuve d'un peu plus de maturité.


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