Opinion

Contre la féodalisation de la société

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Mathieu Bock-Côté, Candidat à la maîtrise en sociologie à l'Université du Québec à Montréal

Édition du mercredi 31 mai 2006

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Ce n'est pas nécessairement un paradoxe, mais cela pourrait aisément en donner l'impression. D'un côté, Michel Kelly-Gagnon, l'homme de droite, le défenseur du capitalisme, qui préfère un État modeste, centré sur ses principales fonctions, n'entravant surtout pas le développement économique de la société québécoise. De l'autre, Michel Venne, l'homme de gauche, qui en appelle à la reconstruction progressiste de notre société et qui s'oppose avec force à la modernisation libérale du modèle québécois (Le Devoir, le 29 mai 2006).

Pourtant, c'est le premier qui plaide en faveur de la restauration de l'État et de son pouvoir légitime alors que le second invite à définir nouvellement l'espace public en décentrant la démocratie vers la «société civile», où les citoyens, non pas ceux qui votent mais ceux qui se mobilisent, disposeraient de pouvoirs nouveaux et soustraits à toute forme sérieusement électorale.

La polémique, Michel Kelly-Gagnon l'a récemment lancée en s'inquiétant du pouvoir démesuré des groupes de pression dans la société québécoise, groupes non élus, cela va de soi, mais plus encore peu représentatifs, prétendant parler au nom de larges segments de la population mais ne disposant généralement pas du mandat explicite et nécessaire pour le faire.

Michel Kelly-Gagnon a fait scandale simplement parce qu'il a dit vrai: derrière cet activisme communautaire se trouve souvent un militantisme politique qui ne dit pas son nom, où des professionnels de la contestation s'agitent à partir d'une sensibilité idéologique dite progressiste, où un certain anticapitalisme se décline à la manière écologiste ou altermondialiste, selon les circonstances.

Certes, M. Kelly-Gagnon n'est pas le seul. Au moment de la publication du Manifeste pour un Québec lucide, l'ancien premier ministre Lucien Bouchard s'opposait lui aussi à ces groupes qui disposent d'une influence démesurée par rapport à leur poids réel dans la société québécoise et qui s'opposent systématiquement à tout projet qui ne s'inscrit pas dans leur projet, qu'on qualifiera de social-communautaire. Les récentes déclarations de Guy Laliberté s'inscrivaient dans une perspective similaire, on le remarquera.

En fait, la gauche, pour une fois, a raison lorsqu'elle affirme que la question de la participation des groupes de pression aux pouvoirs publics dépasse la simple question de l'efficacité administrative et qu'il s'agirait là d'une question de démocratie. Elle fait toutefois erreur lorsqu'elle croit la défendre.

Ceux qui s'intéressent à la sociologie politique savent que certains théoriciens, depuis quelques années, plaident pour une nouvelle définition de la démocratie, où les différentes associations et les groupes sociaux seraient invités à participer directement au pouvoir public parce qu'ils représenteraient censément la société réelle et assureraient son intégration à un État devant combler la distance qui le sépare des citoyens. C'est ce qu'on appelle une démocratie de proximité ou encore une «démocratie participative», où la société civile serait censée prendre le relais du gouvernement élu pour rapprocher le pouvoir du pays réel en multipliant les instances où la «participation citoyenne» serait favorisée par certains groupes autoproclamés dépositaires du bien commun.

D'un point de vue historique, on y verra une mutation contemporaine du projet autogestionnaire, forme de socialisme à l'influence encore assez profonde au sein de la gauche québécoise. C'est ce qu'on appellera l'idéologie de la société civile, où cette dernière se considère désormais dépositaire de la souveraineté populaire, alors que les élus représenteraient une conception trop traditionnelle, conservatrice et fossilisée du pouvoir, dont les mouvements sociaux permettraient le dépassement.

Un nouveau féodalisme

Mais il faut aller au-delà de ce discours. Derrière cette nouvelle définition de la démocratie, qui passe par son décentrement vers la société civile, c'est un nouveau féodalisme qui apparaît, un corporatisme postmoderne et progressiste, où ceux qui se croient privilégiés dans la compréhension du bien commun se donnent le droit d'imposer leurs réformes à la société sans passer par le cadre électoral.

Ce corporatisme est responsable d'une bonne partie de la désaffection populaire pour une démocratie qu'on sent bien détournée de ses véritables responsables. Pourquoi s'intéresser à la politique et aux affaires publiques quand ceux pour qui on vote autour d'un programme bien défini sont systématiquement contraints de se plier aux exigences de groupuscules très médiatisés auxquels une certaine opinion progressiste donne systématiquement raison, peu importe les circonstances? À quoi sert de reconnaître de l'autorité à un gouvernement s'il est systématiquement discrédité par certains vociférateurs doués pour le grabuge?

C'est une majorité populaire mais silencieuse qu'on piétine lorsqu'on donne à l'avant-garde éclairée du progrès un privilège dans la définition du bien commun.

Il faut en finir avec cette idéologie de la société civile qui mine la démocratie québécoise en prétendant faussement l'approfondir alors qu'elle déplace le pouvoir des mains des élus du peuple vers celles des groupes organisés qui seraient probablement défaits s'ils cherchaient à tester leur appui auprès de la volonté populaire. Il faut refuser à ces groupes le droit de parler au nom de gens qu'ils ne représentent pas vraiment.

Désormais, c'est une question simple qu'il faudrait poser: prouvez-nous que vous parlez véritablement au nom de ceux dont vous vous revendiquez. Il est bien possible que le nombre de groupes correspondant à cette définition soit moins élevé que Michel Venne le souhaiterait.

Se pourrait-il que la restauration de la confiance populaire en l'État passe par la déconstruction de l'idéologie de la société civile? À tout le moins, on demandera à la classe politique le courage de défier les corporatismes, qui ne représentent qu'eux-mêmes, même s'ils prétendent parler au nom de tous. C'est au gouvernement de décider pour l'avenir de la collectivité. Ce gouvernement, une fois élu, gouvernera à gauche ou à droite, selon les circonstances et les élections. Mais au moins, il gouvernera démocratiquement.


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