Patronat et société

Réduire le texte Agrandir le texte Envoyer cet article Imprimer cet article Commenter cet article Fil RSS Droits de reproduction

Michel Venne
Édition du lundi 29 mai 2006

Mots clés :

Avis aux membres du Conseil du patronat du Québec (CPQ) qui ne l'auraient pas remarqué, votre nouveau président, Michel Kelly-Gagnon, a entrepris en votre nom un nouveau combat. Il invite le gouvernement à «couper leurs subventions» aux groupes communautaires qui contestent des politiques et des projets.

S'il se défend bien de vouloir «brimer la liberté d'expression de qui que ce soit», M. Kelly-Gagnon suggère néanmoins, dans une lettre ouverte publiée samedi, d'en enlever les moyens aux organismes qui, chaque jour, sont les témoins privilégiés et tentent de pallier les ratés du système économique et les lacunes des services publics.

Bravo aux «organismes charitables [sic!] qui soutiennent les gens dans le besoin», écrit-il, tant que ces mêmes organismes restent silencieux lorsqu'un projet ou une politique risque, à leurs yeux, d'aggraver la situation des populations démunies. Traitez les conséquences de la misère, mais, surtout, n'en dénoncez pas les causes.

Dans un projet de lettre ouverte, éventé par un journaliste de La Presse, sur l'abandon du projet de déménagement du casino à proximité d'un quartier populaire de Montréal, M. Kelly-Gagnon dénonçait les «professionnels de la contestation». Il reprochait au gouvernement d'être «incapable de prendre des décisions économiques sensées» à cause de l'influence «excessive» des groupes communautaires qui détourneraient leurs subventions pour faire de «l'activisme politique».

La lettre a paru le 18 mai dans une version expurgée de ses outrances, mais M. Kelly-Gagnon a repris ces critiques lors d'entrevues à la télévision et dans sa lettre d'explications publiée dans La Presse de samedi. Il promet de continuer à intervenir sur ce sujet. Les chefs d'entreprise membres du CPQ approuvent-ils cette nouvelle croisade?

***

Lorsqu'il a été nommé à la tête du CPQ, M. Kelly-Gagnon avait annoncé ses couleurs. «Ce serait mon style de faire des coups d'éclat», dit-il à la revue Commerce. Les patrons «devraient se montrer plus fermes» à l'endroit des syndicats. Il vitupérait contre «les forces qui s'opposent au changement». Il souhaitait «mettre plus d'importance sur les relations publiques» et recommandait au patronat de ne pas craindre de proposer des projets «politiquement irréalistes», même si c'est au prix de «se faire expulser de la tribu». Avocat et communicateur (il n'a pas de formation en économie même s'il en parle comme s'il était un spécialiste), il préfère l'affrontement (qu'il appelle le «choc des idées»).

Personne n'est contre le débat public. Mais son approche marque une rupture avec la longue tradition de concertation et d'alliance entre les classes sociales qui a permis au Québec de se développer harmonieusement au cours des cinquante dernières années.

Lorsqu'il prit sa retraite après 28 années à la présidence du Conseil du patronat, en 1997, Ghislain Dufour s'était réjoui de voir les chefs d'entreprise participer plus volontiers aux débats publics. La garde montante de Québec inc. étant elle-même issue et intégrée à la communauté francophone, les patrons comprenaient la société et partageaient ses valeurs. Les patrons appuyaient désormais l'économie sociale et avaient appris à dialoguer avec les syndicats. La concertation, «ce n'est pas artificiel», disait M. Dufour dans une entrevue qu'il m'avait accordée. «Ce qui va marcher dans une société, ajoutait-il, c'est ce sur quoi les gens s'entendent.»

Les milieux économiques et sociaux ne sont plus étanches, et c'est un acquis pour le Québec. Les syndicats investissent dans des entreprises au moyen des fonds de travailleurs. Le Cirque du soleil, qui était lié au projet de casino, a lui-même vu le jour grâce au soutien financier de la Caisse d'économie solidaire (associée de près aux mouvements sociaux) à l'époque où aucun capitaliste ne faisait confiance à Guy Laliberté. Et les organismes communautaires sont désormais des agents de développement économique local, d'innovation sociale et d'éducation à la citoyenneté. Le nouveau patron des patrons semble ignorer cette réalité.

M. Kelly-Gagnon adhère, lui, aux préceptes véhiculés par un réseau de think tanks conservateurs (dont fait partie l'Institut économique de Montréal que M. Kelly-Gagnon présidait jusqu'à sa récente nomination au CPQ). Ces think tanks se citent mutuellement, souvent au mépris de ce que nous apprend la recherche scientifique, pour renforcer un discours ultralibéral, faisant fi de l'importance de vivre en communauté. Le discours idéologique qu'il défend, désormais au nom des patrons, n'est malheureusement pas propice à la concertation. Le lien de confiance avec les autres acteurs de la société sera difficile à rétablir et favorisera une radicalisation des opposants.

***

Paradoxalement, les hauts dirigeants des plus grandes entreprises au monde prennent conscience, au contraire, de l'importance de tenir compte des mouvements sociaux dans leurs plans stratégiques, selon un sondage publié par le cabinet conseil mondial McKinsey et compagnie (auprès de 4328 cadres supérieurs d'entreprises réparties dans 116 pays).

Le «contrat social» liant les entreprises et la société est en pleine évolution, et les entreprises doivent s'en rendre compte, écrivent les analystes du McKinsey Quarterly. Les mouvements sociaux savent mobiliser l'opinion publique, et les attentes envers les entreprises sont grandes. Il leur faut désormais adopter des comportements responsables envers l'environnement, les droits de la personne et la qualité des emplois. En outre, ajoutent-ils, les changements sociaux comportent sans doute des risques, mais créent de nouveaux besoins et ouvrent de nouveaux marchés (les technologies environnementales en sont un bon exemple).

Pour réduire les risques et saisir les occasions, que doivent faire les patrons, selon McKinsey? Ils doivent miser sur la transparence, l'éthique, la communication et... le dialogue avec les mouvements sociaux... Se braquer ne fait avancer personne.

michel.venne@inm.qc.ca


Vos réactions


Aucun commentaire ... soyez le premier !

Réagissez à ce texte


 

Réduire le texte Agrandir le texte Envoyer cet article Imprimer cet article Commenter cet article Fil RSS Droits de reproduction

Haut de la page

Vous avez le statut de visiteur
Identifiez-vous


[an error occurred while processing this directive]

Recherchez dans le site

Recherche rapide dans Le Devoir.com