Orford: le promoteur pourrait se passer de la montagne

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Antoine Robitaille
Édition du vendredi 26 mai 2006

Mots clés : mulcair

L'Espérance affirme sous serment que Mulcair avait accepté son projet

Québec -- L'actuel locataire du mont Orford, André L'Espérance, affirme maintenant qu'il n'a pas besoin de la montagne pour réaliser son projet de condominiums au bas des pentes. «Je n'ai besoin que de l'usufruit de la montagne» en plus du terrain (actuellement situés dans le parc national) pour construire les habitations, a-t-il précisé hier au sortir de la consultation spéciale sur le projet de loi 23, qui balise la privatisation partielle du parc national.

Selon cet entrepreneur millionnaire, très influent en Estrie, le projet du gouvernement est «à la limite de la rentabilité» en raison de l'ensemble des «exigences qui sont imposées par rapport à la montagne», notamment l'obligation de passer par «trois comités» pour gérer l'environnement en question. Par conséquent, le patron de Mont Orford inc. dit ignorer pour l'instant s'il participera à l'appel d'offres public qui devrait être fait au cours des prochains mois. «C'est un droit que je me réserve lorsque je connaîtrai toutes les conditions à partir de l'appel d'offres.» À ses yeux, il reste encore beaucoup «d'imprévus», notamment celui, de taille, du «prix plancher» exigé.

Lors de l'audition de M. L'Espérance, hier, la commission a pris des airs de tribunal. Chose rare, l'entrepreneur a dû prêter serment avant de témoigner, une procédure qui a été réclamée par le député péquiste Stéphane Bédard mais qui n'a pas dérangé le principal intéressé: «Si ça les a mis en confiance, bravo!», a-t-il dit.

M. L'Espérance a causé un émoi lorsqu'il a affirmé avoir eu l'assurance, à l'automne 2005, de la part du ministre de l'Environnement d'alors, Thomas Mulcair, qu'il pourrait réaliser son projet immobilier au bas des pentes du centre de ski. Sans cette assurance, comme il l'avait expliqué dans une lettre en juin 2005, il n'aurait pas investi de un million et demi à deux millions de dollars l'an dernier dans le centre pour préparer la saison 2005-06.

En octobre dernier, en pleine campagne électorale municipale, où un des partis promettait de s'opposer au projet, le ministre Mulcair aurait dit à M. L'Espérance: «Je vais annoncer [le projet] d'ici quelques semaines, ne faites rien qui pourrait nuire à ce beau projet.» Le promoteur prétend qu'il avait noté tous les propos du ministre: «Intégralement, textuellement, [c'est] ce qui s'est dit.»

M. Mulcair n'a pas du tout apprécié les allégations de M. L'Espérance. Participant à la commission à titre de député, il lui a demandé d'avouer que dans la même conversation, il l'avait averti «qu'il y avait un gros problème juridique dans son projet et que ça allait prendre plusieurs semaines avant qu'on puisse avoir une réponse complète à ce problème technique, juridique». Ce que M. L'Espérance a d'ailleurs reconnu: «Je retrouve ça dans mes notes. Ce qui a été dit, effectivement, c'est qu'il y avait un questionnement juridique.»

En entretien avec Le Devoir après cet échange, M. Mulcair a reproché à M. L'Espérance d'avoir tenu des propos contradictoires: «D'abord, je n'ai jamais dit que c'était un "beau projet". Ensuite, comment peut-il dire que j'ai accepté le projet s'il admet par ailleurs que je lui ai dit qu'il y avait un "gros problème juridique", que c'était illégal?»

Au reste, lors de son témoignage, qui a duré plus d'une heure, le grand patron de Mont Orford inc. a longuement fait état, tableaux à l'appui, des pertes accumulées par la station récréotouristique depuis 2000, un déficit qui atteint trois millions aujourd'hui.

Sans la construction de centaines de condos au bas des pentes, la station du Mont-Orford demeurera un canard boiteux condamné à accumuler les pertes financières, a-t-il prédit. «Aujourd'hui, les centres de ski qui fonctionnent bien disposent d'un village [de condos] au pied de la montagne. Cela rend en quelque sorte la clientèle captive», a-t-il expliqué.

En outre, les 85 hectares qui seront rendus disponibles pour la construction de 600 condos en vertu du projet de loi 23 permettront à peine au futur propriétaire de boucler les livres, pense M. L'Espérance.

Mais selon Thomas Mulcair, plusieurs témoignages convergents devant la commission ont sûrement commencé à ébranler le ministre de l'Environnement, Claude Béchard. «Lorsque les gens de Tourisme Cantons-de-l'Est ont parlé mercredi, ils ont fait part d'une vive préoccupation régionale. Tout le monde est en train de se rendre compte que la question d'Orford fait très mal à la région, et la municipalité du canton d'Orford a demandé aujourd'hui [hier] la même chose que Tourisme Cantons-de-l'Est, c'est-à-dire d'avoir jusqu'au 15 septembre pour trouver une solution régionalement acceptable.»

Selon l'ex-ministre, c'est le type de «suggestion constructive» que tout le monde espérait voir sortir de cette commission. «Reste à savoir si les gens vont être écoutés», a-t-il dit.

Aussi, pour la toute première fois hier, le ministre du Développement durable, Claude Béchard, s'est dit prêt à apporter quelques amendements à son projet de loi controversé, notamment après le témoignage, en matinée, de la MRC de Memphrémagog, qui a proposé un projet récréotouristique.

Le ministre Béchard a évoqué l'idée selon laquelle la surface de la montagne mise en vente pourrait être réduite d'une centaine d'hectares grâce à un redécoupage serré autour du domaine skiable. Il n'est cependant pas question d'exclure les terrains convoités pour la construction de condos, a fait comprendre le ministre.

Par ailleurs, la présence ou non du fondateur du Groupe Everest, Claude Boulay, dans le groupe d'investisseurs de M. L'Espérance a fait l'objet de nombreux échanges hier à la commission et à l'Assemblée nationale. Selon M. L'Espérance, M. Boulay (qui a témoigné à la commission Gomery sur le scandale des commandites) ne fait plus partie du groupe. Mais son nom apparaît toujours, dans le registre des entreprises, comme administrateur d'une compagnie à numéro toujours actionnaire de Mont Orford inc: «Non, il n'est pas associé du tout, d'aucune façon, zéro, sauf que le document de la société en commandite qui sert à [affirmer] cela, c'est un document qui ne se change pas, comme un acte de naissance.» En matinée, lors de la période de questions, la leader de l'opposition, en colère, avait posé la question suivante: «Est-ce que le ministre peut nous dire pourquoi, hier, il a tenté de faire croire à la presse que Claude Boulay n'est plus dans la compagnie de la société de commandite Orford?» Elle est ensuite tombée à côté de sa chaise en tentant de se rasseoir. «M. le président, je suis renversée!», a-t-elle ironisé par la suite.

Avec la Presse canadienne


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