Arts de la scène - Un million de billets gratuits
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Pas loin d'un million de billets de faveur pour les arts de la scène sont distribués au Québec chaque année. Dans le cas des festivals de théâtre, un spectateur sur trois ne paye pas sa place. Malgré cette généreuse distribution, un bon tiers des salles demeurent encore désespérément vides au pays des 15 000 représentations annuelles...
Comme, en moyenne, une représentation attire 436 spectateurs, chaque fois, une soixantaine d'entre eux, soit 14 % de l'assistance, s'y retrouvent donc gracieusement. Quand on retire ces cadeaux, le taux d'occupation payante fond à 60 %.
Ces révélations se retrouvent dans les données diffusées récemment par l'Observatoire de la culture et des communications du Québec, un organisme spécialisé de l'Institut de la statistique. En résumé, tous les indicateurs demeurent stables par rapport à 2004. Les chiffres montrent par exemple que pour un billet de spectacle vendu, toutes disciplines confondues (théâtre, musique, chanson, danse et variétés), le Québec enregistre toujours 1,7 visite payante au musée et environ quatre entrées dans une salle de cinéma. Au total, les arts de la scène proposent environ 9,5 millions de billets par année.
«Quatorze pour cent de billets de faveur, ça peut sembler beaucoup, note la chargée de projet Christine Routhier, qui a piloté l'enquête. En fait, il n'y a pas de grande braderie. Les billets sont donnés pour mille et une bonnes raisons, et la pratique aide à remplir les salles. Il faut aussi faire la différence entre les catégories de spectacles, les disciplines et même entre les saisons régulières et les festivals.»
En effet. Les festivals détiennent le record absolu de la générosité. Dans ce cas, plus d'un spectateur sur quatre (27 %) ne paye pas son billet. En théâtre, on atteint presque le taux d'un invité sur trois festivaliers (31 %). Sur les 424 personnes en moyenne de chacune des représentations festivalières au Québec, 106 passent les tourniquets gratuitement, ce qui fait chuter le taux de l'assistance payante à un peu moins de 42 %. En fait, sur le million bien compté de places disponibles annuellement dans les festivals artistiques québécois, à peine 420 000 trouvent des acheteurs.
Le Carrefour international de théâtre (CITQ), qui se poursuit à Québec, tombe dans cette catégorie, mais s'en tirerait beaucoup mieux que la moyenne. Les moins bonnes éditions, l'événement bisannuel donnait le quart de ses places. Selon la direction, le CITQ atteint maintenant la moyenne nationale des salles, soit autour de 14 ou 15 % d'invités pro Deo. «Il faut se donner des objectifs raisonnables, sinon les gens abusent, dit Dominique Violette, directrice générale du Carrefour. Nous avons resserré nos critères et notre gestion pour éviter les gaspillages.»
Surtout, comme tous les administrateurs d'organismes culturels interviewés la semaine dernière, Mme Violette trouve que la pratique des billets de faveur se justifie amplement, puisque les festivals comme les salles ne sèment pas les places à tous vents, dans ce qui serait une pratique commerciale illogique. «On se sert des billets gratuits comme monnaie d'échange pour obtenir des services ou remercier nos collaborateurs», résume la directrice.
Tangente, le lieu montréalais de diffusion en danse contemporaine, agit dans le même sens. Les places offertes servent à récompenser des commanditaires et des bénévoles. Elles profitent aux artistes et aux concepteurs du spectacle, mais aussi à d'autres créateurs qui en fourniront eux-mêmes à leur tour d'affiche. Elles sont remises aux représentants des organismes subventionnaires, aux membres du conseil d'administration, aux jurés des différents prix sectoriels. Elles profitent évidemment aux préposés au sens des médias et aux simples reporters. Le code de déontologie de la Fédération des journalistes du Québec juge acceptable «les billets gratuits dans le cas des critiques en arts et spectacles», mais uniquement dans ce cas.
«Pour nous, un billet de faveur, c'est un billet de service, résume Stéphane Labbé, directeur de production et adjoint à la programmation de Tangente. Il y a très peu d'argent en danse, et les places offertes nous permettent de récompenser ceux qui travaillent gratuitement ou presque pour nous. Une costumière de danse peut gagner l'équivalent de 25 ¢ l'heure. Ça ne me semble pas choquant de la dédommager avec quelques billets.»
Le taux de spectateurs avec billets de faveur et d'occupation totale des salles varie d'une discipline à l'autre. La danse est un peu au-dessus de la moyenne avec 16 % de billets gratuits et 56,5 % d'occupation payante. Par contre, Tangente dépasse la barre de son secteur cette année avec environ 60 % de places achetées et un taux d'occupation d'environ 80 %. Le Théâtre fait un peu mieux que la danse avec 12,5 % de billets gratuits. La musique affiche le plus mauvais rendement, avec 17 % de billets gratuits et à peine la moitié des salles en occupation payante.
Les salles québécoises offrent maintenant plus de 15 000 représentations par année. Les revenus de billetterie, hors taxes, totalisaient près de 185 millions de dollars en 2005, ce qui montre encore une fois que l'industrie du spectacle, comme bien d'autres pans de la maison culturelle nationale, se caractérise par une économie mixte, en partie sous perfusion étatique, en partie autonome financièrement.
Pour obtenir un portrait juste de la situation, il faut aussi considérer les subventions à la création, à la production et à la diffusion des spectacles, les avantages fiscaux consentis aux artistes, les crédits d'impôt accordés aux abonnements des compagnies, etc. Les plus polissons pousseront l'analyse utilitariste des comptes en rappelant que, par spectateur, le revenu moyen de la billetterie frise les 28 $, mais dépasse les 32 $ quand on ne considère que les places payées. Concrètement et précisément, les payeurs de billets fournissent donc en moyenne 4,48 $ chacun pour financer les invités... «On peut le dire comme ça, note alors Christine Routhier, de l'Observatoire. Mais ça me semble aussi réducteur que délicat.»
La question inverse ne l'est pas moins: pourquoi ne pas tout simplement distribuer gratuitement tous les invendus? Il en reste encore 2,8 millions par année, qu'on doit additionner aux 920 000 billets de faveur. «Si on en donnait plus, on dévaluerait les billets payants», juge alors Mme Routhier. M. Labbé n'en pense pas moins. «Il faut apprendre à doser, dit-il. En plus, les places à Tangente ne sont déjà pas chères, à peine 15 $ chacune.»
Dominique Violette parle aussi d'équilibre, mais en soulignant la complexité du travail des administrateurs et programmateurs qui cherchent constamment à trouver la formule magique pour que le bon contenant corresponde au bon contenu: une salle de 500 places pleine à 80 %, c'est une salle de 400 places comble... «La programmation n'est pas une science exacte, conclut la directrice du Carrefour. C'est un art du risque. Une salle pleine à 100 %, tout le temps, c'est une vue de l'esprit...»

