Opinion

L'implantation de la réforme au secondaire par l'État - Une approche idéaliste

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Pierre Beaudoin, Enseignant dans une école secondaire

Édition du mardi 23 mai 2006

Mots clés : staline

J'enseigne dans une école qui a été désignée par l'État comme étant une école «ciblée» pour mettre à l'épreuve au secondaire le programme réformé d'éducation. Voici comment je perçois les rapports entre l'État et ma réalité, celle d'un enseignant en géographie et en histoire depuis 1989.

Pour les besoins de la démonstration, je comparerai le programme réformé de l'école québécoise à un plan quinquennal tel que le proposait l'État soviétique à l'époque de Staline. Un programme qui dit ce qui sera dans cinq ans.

Staline proposait des plans quinquennaux. Ce que l'histoire a retenu des plans staliniens, c'est le caractère irréaliste des objectifs qu'ils imposaient à l'industrie soviétique. Planifier un taux de croissance industrielle de 20 % par année relevait d'un immense idéal, mais d'une déconcertante naïveté sur la capacité réelle de l'appareil de production soviétique. Malgré l'évidente impossibilité d'atteindre les objectifs du plan, le camarade Staline, quitte à exécuter ceux qui le contredisaient, imposait son idéal de productivité communiste.

Le programme de Staline était un monde de rêve. La réalité ne pouvait dissoudre ce rêve imposé par une propagande démentielle. Ainsi, un producteur de clous soviétiques à qui on aurait demandé de produire 20 % de plus dans l'année et qui aurait eu l'outrecuidance de mettre en doute sa capacité de répondre au plan aurait été accusé de sabotage ou de complot antisoviétique.

Ce même producteur devait par ailleurs avoir la foi dans l'État et ne pas douter que le fer nécessaire à la production des clous lui serait fourni par l'industrie du fer à un rythme de croissance de 20 % par année. Le producteur de fer à qui on imposait des objectifs tout aussi irréalistes devait répondre aux mêmes rêves staliniens que le producteur de clous.

Au bout du compte, personne n'atteignait les objectifs, mais chacun faisait accroire d'y croire, de l'ouvrier au camarade Staline. Ce système de mensonges et d'irréalisme idéologique se répercutait sur l'ensemble de l'industrie soviétique qui a produit davantage de rapports bidon que de clous de fer.

Un rêve

Notre État nous a proposé son plan relatif à l'école québécoise. Ce programme est un rêve: des élèves vivant des situations d'apprentissage respectueuses de leurs différences et de leurs diverses capacités et qui permettent aux enseignants une évaluation continue qui offre une rétroaction aux apprenants pour leur permettre de développer les nombreuses compétences utiles à la vie en société. Un rêve qui éclairerait un monde de l'éducation actuelle dominé par d'obscures savants obsédés par le savoir qu'ils déversent de manière magistrale sur des élèves dont ils ne se préoccupent pas.

Au rêve de l'État s'opposerait un cauchemar dominé par des connaissances inutiles et non productrices de citoyens responsables.

Staline proposait la construction du socialisme en URSS. Notre État propose pour sa part le socioconstructivisme pour l'édification du citoyen québécois.

Le problème, ce n'est pas seulement que le programme est un rêve. C'est surtout que l'État réagit aux messages qui lui proviennent du milieu «réel de l'éducation» à la manière de l'État soviétique: par le déni de la réalité et la propagande. Déni: il n'y a pas de 30 à 36 élèves par classes au secondaire; un enseignant (en histoire) n'enseigne pas à six groupes de 30 à 36 élèves; il n'est pas impossible d'évaluer de manière continue un tel nombre d'élèves; ce n'est pas un problème que le champ des connaissances disciplinaires soit dorénavant presque totalement aléatoire dans tout le Québec.

Plus tard

Ces multiples dénis sont encore possibles parce que, au niveau secondaire, l'État refuse systématiquement de parler véritablement de la difficulté de l'évaluation. L'évaluation est, depuis de nombreuses années, balayée sous un tapis appelé «plus tard».

J'enseigne dans une école ciblée, nous devrons bientôt mettre une note à des compétences, mais jamais le ministère de l'Éducation des Loisirs et des Sports n'a proposé d'approche réaliste au secondaire dans l'évaluation des compétences.

Au déni s'ajoute la propagande. La propagande, c'est une chorale bien orchestrée par l'État qui recouvre d'un chant joyeux et enthousiaste toute réflexion nuancée sur le milieu réel de l'éducation. Cette propagande indigeste qui est la raison d'être de la revue Vie pédagogique est amplifiée par les écoles elles-mêmes qui se doivent d'éviter toute expression de doute ou d'hésitation.

Dans les journaux, chaque école cherche dorénavant à présenter son «projet» exaltant et rassembleur qui suscite un enthousiasme débordant des élèves et des enseignants. Les journaux, avides de belles histoires qui finissent bien, témoignent de cette énergie rayonnante qui agite l'école réformée. Les doutes, les hésitations et les échecs se lavent en famille. Il y va de la réputation des écoles.

Tout ceci, pour un enseignant normal est fort amusant et apparaît comme étant beaucoup de bruit pour rien.

J'enseigne depuis 17 ans. L'élève devant moi est curieux, pose des questions. Je réfléchis devant lui et avec lui. Il m'observe, discute et se construit. Cela a toujours été.

Enfant, j'ai eu devant moi des enseignants qui n'étaient sans doute pas des spécialistes d'un enseignement par compétence. Pourtant, j'ai la prétention d'être un enseignant compétent. Comment ai-je pu le devenir si l'école d'autrefois était aussi bête que la représentation cauchemardesque qu'on en a faite et qui a servi de repoussoir aux distingués savants qui ont imaginé le nouveau modèle du programme québécois?

Le cauchemar imaginé par les réformateurs n'a jamais existé. Le rêve illustré par la réforme, un rassemblement d'élèves heureux d'apprendre et fiers de participer à l'édification d'une société juste et démocratique, n'est pas nouveau. Mais la réalité est ailleurs. J'y retourne.


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