Vos réactions

Occidentalisation mondiale?

Réduire le texte Agrandir le texte Envoyer cet article Imprimer cet article Commenter cet article Fil RSS Droits de reproduction

Gabriel RACLE
Envoyé Le lundi 22 mai 2006 07:00



Le Congrès annuel de la Société québécoise de science politique, qui s'est tenu à l'Université d'Ottawa en mai 2005, avait pour thème : « La mondialisation, une occidentalisation du monde? » Autrement dit, la mondialisation n'est-elle en réalité « qu'un processus d'expansion, voire d'impérialisme de l'Occident sur l'ensemble du globe », équivalant à une « occidentalisation du monde »?
La réponse à une telle question est d'autant plus délicate qu'elle constitue le fond du débat posé par Antoine Robitaille : « Devant les revendications multiculturalistes qui se multiplient et la haine de l'Occident exprimée par les Ahmadinejad et Ben Laden, retrouver un certain sens de la «fierté occidentale» pourrait-il être de mise? » Dans ces termes, on se trouve aux prises avec une dialectique des extrêmes : extrémisme fondamentaliste et conservateur d'un côté, et de l'autre l'impérialisme économique hégémonique, selon la formule cynique d'Henry Kissinger : « La mondialisation n'est que le nouveau nom de la politique hégémonique américaine. ».
Il est donc concevable qu'un universitaire du Québec refuse de s'engager dans un débat à ce sujet : «L'identité occidentale ? Ce n'est pas sans péril que l'on aborde la question aujourd'hui », dit-il. Car c'est en fait prendre parti ou passer pour prendre parti entre ces deux extrêmes.
David Rothkopf, un ancien responsable de l'administration Clinton, définit en quelque sorte la position étatsuniene dans « In praise of cultural imperialism ? » (Foreign Policy, n° 107, Washington, 1997) : « C'est l'intérêt économique et politique des États-Unis de veiller à ce que, si le monde adopte une langue commune, ce soit l'anglais, s'il s'oriente vers des normes communes concernant les télécommunications, la sécurité et la qualité, ces normes soient américaines, si ses différentes parties sont reliées par la télévision, la radio et la musique, les programmes soient américains, et si s'élaborent des valeurs communes, que ce soit des valeurs dans lesquelles les Américains se reconnaissent... Les Américains ne doivent pas dénier que, dans l'histoire du monde, parmi toutes les nations, c'est la leur qui est la plus juste, la plus tolérante, la plus soucieuse de se remettre en question et de s'améliorer en permanence, et le meilleur modèle pour l'avenir ». Autrement dit, ce qui est bon pour les États-Unis est bon pour le reste du monde. L'invasion de l'Irak offre un exemple pratique de l'application de cette doctrine, les É.-U. voulant exporter au Moyen-Orient le modèle américain, quitte à l'exporter par la force. Et dans le bras de fer qui les oppose à l'Iran, il y a certainement plus que la question de l'enrichissement de l'uranium, qui pourrait bien être un prétexte, comme le furent les armes de destruction massive pour l'Irak.
« Mondialisation et américanisation sont des phénomènes intimement liés à un processus plus ancien et plus complexe : l'occidentalisation », écrit S. Latouche dans son ouvrage
« L'occidentalisation du monde à l'heure de la « Globalisation » ». (Éd. La découverte Poche, 2005) En fait, l'occidentalisation du monde a commencé avec la colonisation et l'impérialisme, exercés par les puissances européennes occidentales. On peut noter, au passage, que si l'impérialisme colonial a connu son paroxysme avec les puissances européennes britannique, espagnole, française, portugaise et dans une moindre mesure allemande et italienne, la « tradition » impériale a une solide histoire avec l'empire romain qui a colonisé et romanisé une grande partie du monde alors connu, sans parler de la mongolisation de l'empire de Gengis Khan, qui à sa mort en 1227 s'étendait de la Mongolie à la Hongrie. Par une sorte d'inversion dont l'histoire n'est pas dépourvue (au moment où l'on parlait du « déclin de l'empire américain » (Denys Arcand,) c'est l'empire soviétique qui s'effondrait!), ce sont maintenant les États-Unis qui repartent à la conquête du monde. L'américanisation remplace-t-elle l'occidentalisation? (voir dans cette perspective : « La Loi du plus fort : Mise au pas des États voyous », de Noam Chomsky, Ramsey Clark, Edward W. Said, Le serpent à plumes, 2002)
Dans un tel contexte, tirer fierté d'être occidental est sujet à caution, même si l'Occident n'est pas totalement dépourvu de mérites, par exemple, comme le souligne Pascal Bruckner, « l 'Occident est la seule civilisation qui fasse son autocritique, qui ait un rapport critique avec sa propre histoire », (Le sanglot de l'Homme blanc, Points, 2001) comme l'instauration en France de la Journée commémorative de l'abolition de l'esclavage, fixée au 10 mai et, en contrepoint, le refus de la Turquie de reconnaître le génocide arménien. En fait, l'Occident n'est pas qu'une entité économique, dominée jusqu'à présent par le triangle Europe, Amérique du Nord, Japon, mais qui sera contestée par de nouveaux arrivants comme la Chine et l'Inde, d'où les inévitables tensions qui se manifestent déjà. Mais l'Occident est aussi une entité religieuse, éthique, et culturelle, dont on peut regrouper les composantes sous le terme « civilisation ». L'exportation d'une telle « civilisation » se justifie-t-elle? Il ne faudrait peut-être pas en oublier les bases. « Géographiquement et idéologiquement, c'est (l'Occident) un polygone à trois dimensions principales : il est judéo-hellénico-chrétien. Les contours de son espace géographique sont plus ou moins précis suivant les époques. Ses frontières se font de plus en plus idéologiques. » (S. Latouche). Mais les origines judéo-chrétiennes sont elles-mêmes mésopotamiennes et en sont une extension. (Voir des exemples dans J.-D. Forest, L'Épopée de Gilgamesh et sa postérité, Paris-Méditerranée, 2005 ou dans P. Jovanovic, Biographie de l'Archange Gabriel, Le jardin des Livres, 2006.) Sans le savoir, G.W. Bush, en remettant les pieds en Irak. fait un retour aux sources, un autre pied de nez de l'histoire. La dimension religieuse de l'occidentalisation, avec les événements tragiques qui ont marqué son histoire (comme l'invasion espagnole de l'Amérique du Sud) devient une source d'affrontements, au lieu d'être un espace de compréhension, fondé sur des racines communes, dans le cas des grandes religions du Moyen-Orient.Et dans les sociétés occidentalisées multiculturelles, on voit alors se développer le « communautarisme », un mouvement de pensée qui fait de la communauté (ethnique, religieuse, culturelle .) une valeur aussi importante, sinon plus que celles « universelles » de liberté, d'égalité, avec ses propres revendications (kirpan, turban, voile, etc.). « La valorisation des identités particulières peut-elle être sans limites et sans conditions ? Elle comporte un double risque pour la cohésion sociale des démocraties. D'une part, elle menace de fragmenter le corps social et d'aggraver les inégalités entre les groupes. D'autre part, les conflits extérieurs risquent d'être importés et de dramatiser les rivalités et les conflits intérieurs. Si l'entretien des cultures et des fidélités particulières, inscrites dans des aspirations qui dépassent les frontières nationales, fait partie de la liberté de chacun, ne faut-il pas partager aussi une histoire et des valeurs communes... une condition nécessaire pour que se maintienne l'ordre démocratique, qui seul protège les plus faibles et crée une société respectueuse de tous? » (« Le communautarisme ou l'oubli du monde commun », par Chantal Bordes-Benayoun et Dominique Schnapper, Le Figaro, 24 février 2006)
On le voit, rien n'est simple lorsqu'il est question d'occidentalisme ou d'occidentalisation, de multiculturalisme ou d'universalisme.

Haut de la page

Recherchez dans le site

Recherche rapide dans Le Devoir.com