Opinion
Le devoir de philo - Wittgenstein contre l'enseignement de la philo au cégep
Mots clés : philosophie, enseignement
« La pensée ne se réduit pas à la philosophie »
La philosophie nous permet de mieux comprendre le monde actuel : c'est l'un des arguments les plus souvent évoqués par les professeurs de philo pour justifier l'enseignement de leur matière au collégial. Le Devoir leur a lancé le défi, il y a trois mois, de l'illustrer en décryptant une question d'actualité à partir des thèses d'un grand penseur enseigné au collégial. Aujourd'hui, nous publions une sorte d'empêcheur de tourner en rond de la philo qui rejette son enseignement au cégep en prenant appui sur la pensée du philosophe autrichien Ludwig Josef Johann Wittgenstein.Que répondre ? J'ai ma petite idée. Qui me vient en partie d'un philosophe pas très orthodoxe, Ludwig Wittgenstein (1899-1951).
Prenons, parmi un nombre impressionnant de textes qui se répètent, celui de Simon Beaudoin intitulé L'Avenir de la philosophie, publié sur le site de la Nouvelle Alliance pour la philosophie au collège (NAPAC). J'y apprends qu'avec le premier cours (Philosophie et rationalité), «l'étudiant est appelé à se positionner par rapport à des questions fondamentales qui préoccupent les être humains dans leur quête de sens». Surprenant. Comme si tout le monde était en recherche de sens. J'imagine Picasso me souffler à l'oreille sa superbe formule : « Je ne cherche pas, je trouve.» Peut-être est-il bon de faire croire que de rechercher le sens de la vie est nécessaire. Une façon de justifier les cours de philosophie...
Et moi qui croyais que le sens de la vie s'imposait par lui-même. Comme une grâce. Comme une foi, pas toujours dirigée vers Dieu mais vers la vie. Je dois être naïf. Wittgenstein dirait que la philosophie ne traite absolument pas des grandes questions de sens, de bien et de mal, que la philosophie ne peut rien dire sur le sens de la vie car la réponse à une telle question ne pourrait pas se dire (selon les critères du Tractatus) mais pourrait certainement se montrer. Son travail en philosophie est moins noble et plus complexe : « Montrer à la mouche comment sortir de la bouteille.» Facile ? Pas évident. Comment ? Je vous le fais voir.
M. Beaudoin dit aussi que la philosophie doit nous permettre «de discerner et de juger de la valeur relative de plusieurs types de discours (scientifique, mythique, religieux)». Pourquoi le discours du philosophe serait-il celui qui doit juger les autres ? De quel droit le ferait-il ? À partir de quel privilège divin aurait-il cette grâce ? Pourquoi le discours philosophique ne serait-il pas remis en question par lui-même ?
Dans ce sens, Wittgenstein va faire de la philosophie une bataille contre l'ensorcellement de l'esprit par le langage. Ce n'est pas la vie qui est mystérieuse, ce ne sont pas les problèmes qui sont profonds, c'est notre façon d'en parler qui les crée ainsi car «la plupart des propositions et des questions qui ont été écrites touchant les matières philosophiques ne sont pas fausses, mais dépourvues de sens».
Wittgenstein insiste toujours sur la possibilité d'illusion qui règne dans la philosophie lorsque les philosophes essaient d'avancer des thèses ou des hypothèses : « Les philosophes ont constamment devant les yeux la méthode de la science et sont irrésistiblement tentés de poser et de résoudre des questions de la manière dont la science le fait. La philosophie est purement descriptive.»
Que dire de son obsession (éthique) à montrer les dangers d'une mauvaise pratique philosophique ? « En philosophie, on court toujours le risque d'enfanter un mythe du symbolisme ou un mythe des processus mentaux. Au lieu de dire simplement ce que chacun sait et ne peut pas ne pas accorder.» La philosophie devient donc une façon, par l'analyse du langage, de démythifier notre langage et notre comportement car «dans notre langage est déposée toute une mythologie». Il reste à la déterrer.
La philosophie et son histoire
Ensuite, M. Beaudoin nous apprend aussi que la philosophie donne à «[...] penser de façon rationnelle et critique, accepter l'autre, dialoguer, écouter les arguments de ceux qui ne partagent pas nos idées, être pondéré dans nos jugements, définir notre propre pensée, être capable de justifier ses croyances et ses actes, être sensibilisé à la dimension politique de nos vies, etc.». J'avais oublié que quelqu'un qui n'a pas fait de philosophie n'est pas capable d'écoute ou de dialogue, qu'un inculte philosophique ne peut absolument pas justifier ses croyances et ses actes.
Toute la façon qu'a le programme de philosophie dans les cégeps de ramener la philosophie à son histoire est aussi problématique. M. Beaudoin emboîte le pas : « L'héritage légué par les philosophes de la Grèce antique mérite d'être enseigné non seulement parce qu'il constitue l'origine de la pensée rationnelle, mais aussi parce qu'il nourrit depuis deux mille ans la réflexion de ceux qui ont forgé notre civilisation.» Justement, ce n'est pas à répéter cette débile allégorie de la Caverne de Platon que nous prouvons que nous pensons. Nous ne faisons que réciter ce passage de Platon comme d'autres récitent un poème de Baudelaire.
Wittgenstein doute de l'apport de l'histoire de la philosophie pour un philosophe : « Si la philosophie était une question de choix entre des théories rivales, alors il serait judicieux de l'enseigner historiquement. Mais si elle ne l'est pas, alors c'est une faute de l'enseigner historiquement parce que ce n'est pas du tout nécessaire. Nous pouvons attaquer le sujet directement sans avoir besoin de considérer l'histoire.»
Pourquoi ? Simplement parce qu'une théorie ne donne rien. Une théorie pour un artiste est aussi absurde et inutile qu'un traité de la nage pour quelqu'un qui veut apprendre à nager. C'est ce que les philosophes dévots ne lui pardonneront pas. Normalement, un philosophe est quelqu'un qui cherche à rendre le monde «bon» ou «meilleur» ou à le rendre compréhensible, bref à l'interpréter pour ensuite le transformer. Mais toujours en théorie.
Rien de tel chez Wittgenstein, qui voulait au contraire que la philosophie laisse le monde tel quel. Car «le travail en philosophie, comme à beaucoup d'égards le travail en architecture, est avant tout un travail sur soi-même. C'est de travailler à une conception propre. À la façon dont on voit les choses (et à ce qu'on attend d'elles).»
Et ce travail commence avec un nouveau regard sur le monde. Ne déclare-t-il pas : « Comme il m'est difficile de voir ce que j'ai sous les yeux»? En ceci, l'approche de Wittgenstein appelle une conversion du regard lorsqu'il écrit : « Ne pensez pas, mais regardez ! » On entend déjà les professionnels de la philosophie rétorquer : « Voyez-vous, il a détruit la pensée ! » Une telle naïveté met mal à l'aise.
Essayer de considérer les choses sous un autre point de vue est tout un programme. Souvent, avec un autre point de vue, on réalise que c'est notre vision qui fait problème, et pas l'état des choses. La pratique philosophique de Wittgenstein n'est pas une théorie déguisée, ce n'est pas une déconstruction, c'est une réelle opération du regard, un changement de point de vue. Wittgenstein, philosophe-optométriste ? Voilà. C'est un nouveau concept. Il soigne, comme Spinoza qui nettoyait ses verres, sa vision des choses.
Une approche thérapeutique
Cette transformation du regard va nécessairement amener la philosophie à s'écrire autrement. Le Tractatus lui-même n'est pas un livre de thèses, de remarques sensées, c'est plutôt un carnet poétique. Et les 40 000 pages que Wittgenstein a laissées sont toutes écrites de la même façon ; des remarques mêlées, des aphorismes, des notes. Rien de figé, rien de plastifié, que des remarques qui se tiennent et se détruisent au fil des ans, des notes qui questionnent leur propre réalité. En cela, la philosophie de Wittgenstein est un véritable work in progress.
Comment donc enseigner un questionnement permanent ? Comment penser lorsque notre travail est de montrer à penser ? Souvenons-nous de Spinoza qui a refusé un poste de professeur pour garder sa liberté de penser. Qui, de nos jours, refuserait un poste permanent pour penser un peu plus ? Et oser dire que «la philosophie, on devrait, pour bien faire, ne l'écrire qu'en poèmes» est pour les essayistes sérieux d'aujourd'hui un scandale, une insulte. Et l'expression importante est «pour bien faire». Faire de la philosophie comme on fait de l'art, en construisant quelque chose, ce n'est pas du tout ce qu'on voit dans les cégeps.
Toute l'approche philosophique de Wittgenstein, on le voit, est thérapeutique et non culturelle (même l'art peut être une thérapie, pas toujours un «objet» ou un divertissement culturel). Cette pratique devient un combat contre les monstres mythiques que les philosophes eux-mêmes ont trop souvent créés. Alors comment voir la philosophie, sinon comme une libération des pseudo-problèmes ?
Wittgenstein écrivait dans son Tractatus qu'«il n'est pas étonnant que les problèmes les plus profonds ne soient nullement des problèmes». N'est-ce pas à la philosophie de mettre fin aux faux problèmes ? Que faire lorsque les problèmes disparaissent ? Mieux vivre ? « La solution du problème de la vie, c'est une manière de vivre qui fasse disparaître le problème.» La solution du problème philosophique, c'est une manière de vivre avec la pensée qui fasse disparaître la nécessité de philosopher. Voilà. Penser, toujours, mais pas besoin de philosophie pour ça.
On n'impose pas une maladie
Devant la forme présente de la philosophie dans nos cégeps et universités, face aux cafés philosophiques, devant les multiples réformes que les gouvernements un peu niais imposent à cette pauvre discipline, on imagine un Wittgenstein amusé. Il proposerait certainement l'abolition de la philosophie dans les collèges car il trouverait aberrant le fait d'imposer cette forme de la pensée et aurait certainement vu dans cette imposition une bêtise.
On ne peut qu'être d'accord avec lui. En effet, comment voir la philosophie sinon comme une maladie que l'on doit traiter ? On n'impose pas une maladie. Et si la philosophie est si formidable et sacrée, pourquoi alors l'imposer ? Ne devrait-elle pas s'imposer elle-même par sa grandeur ? Il ne faut pas céder à la tentation d'imposer la philosophie pour sauver des emplois ou pour faire croire que la philosophie est nécessaire. Seule la pensée l'est. Et la pensée ne se réduit pas à la philosophie.
Wittgenstein reste celui qui a aussi écrit : « La vraie découverte est celle qui me rend capable d'interrompre l'acte de philosophie quand je le veux.» Rien de bien méchant, mais on comprendra que le clergé philosophique n'aime pas la désacralisation wittgensteinienne de la Philosophia Perennis. Arrêter de philosopher lorsque la vie apparaît simple, lorsque la vie semble se suffire à elle-même, avec sa musique, son paradis.
Parler de simplicité de vie en évoquant Wittgenstein, auteur prétendument tragique, sombre et complexe ? N'a-t-il pas lui-même dit à ses quelques amis au bord de son lit de mort : « Dites-leur que j'ai eu une vie formidable»? En fait d'humour, on a rarement vu mieux.
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- Prochain Devoir de philo, le 3 juin : « Le mont Orford dans la mire d'Hans Jonas».
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