Opinion
Manifeste pour une approche réaliste de la souveraineté - Pour en finir avec certains sophismes (3)
Mots clés :
L’ultime sophisme
La normalité nationale: Les nations normales sont souveraines. Or, le Québec est une nation. Donc le Québec devrait normalement être un État souverain.
Dans le monde, il y a plus de nations qui cohabitent dans un même État qu’il n’y a de nations souveraines, plus d’États plurinationaux que d’États constitués d’une seule nation. L’État-nation n’est pas plus la norme que ne l’est l’État multinational. Ni l’un ni l’autre n’est anormal.
La nation se définit comme un «groupe humain, généralement assez vaste, qui se caractérise par la conscience de son unité et la volonté de vivre en commun» (Le Grand Robert). La nation est une communauté d’individus réunis par un même sentiment d’appartenance et un vouloir-vivre-ensemble, des individus qui ont la conscience de former un tel groupe et la volonté politique de le perpétuer.
La nation a généralement, dans des degrés variables, deux caractéristiques fondamentales, l’une qui est ethnique (et qui procède d’une langue, d’une culture, d’une histoire communes, fondant le sentiment d’appartenance), et l’autre qui est civique (qui procède d’un vouloir-vivre-ensemble comme société politique). Le projet d’une nation québécoise souveraine a comme assise première la volonté des Québécois de langue française de se donner un État complet pour perpétuer au mieux leur existence comme société principalement de langue française. Il s’agit bien là d’un projet fondé sur l’ethnicité, sans laquelle il n’y aurait pas de projet. Mais le projet n’est pas, ne se veut pas ethnocentrique, centré exclusivement sur lui-même: par sa dimension civique il rejoint et inclut les minorités nationales qui cohabitent avec la majorité.
Ce projet d’une nation civique québécoise rassemblant les diverses entités nationales et ethno-culturelles qui composent le Québec est en voie de réalisation, il n’est pas achevé. Ce n’est pas servir ce projet que de prétendre faussement qu’il est déjà réalisé. En réalité, c’est fondamentalement pour que ce rêve devienne réalité qu’une majorité de Franco-Québécois souhaitent que le pays-Québec-province devienne un pays souverain, indépendant. Car le nationalisme (nation-building) canadien fait obstacle au nation-building québécois, comme d’ailleurs notre propre inconscience nationale.
Il peut être souhaitable pour une nation de se constituer en un État homogène, unitaire, plutôt que de faire partie d’un ensemble multinational, une union de diverses nations formant un même État (unitaire ou fédératif). L’opportunité d’un tel choix dépend de facteurs multiples (historiques, linguistiques, culturels, économiques, politiques, propres à chaque nation).
S’il est fréquent que des nations aient choisi de se constituer en États souverains plutôt que de s’associer à d’autres dans la conduite de leurs affaires — justement dans l’espoir de maîtriser davantage les conditions de leur existence nationale et de leur avenir collectif, pour le meilleur et pour le pire — il est courant que des nations n’aient pas voulu ou n’aient pas pu se constituer chacune en État souverain, parce qu’elles n’en avaient pas la force requise, ou le courage, ou simplement le désir, préférant affronter le monde en union avec d’autres nations plutôt que seules.
Les unes sont-elles pour autant normales et les autres, anormales? Nous ne croyons pas qu’on puisse le prétendre. L’argument de la normalité est un sophisme démagogique qu’il faut chasser du débat démocratique.
Conclusion
Après une victoire référendaire et une négociation de bonne foi, de part et d’autre, sur les modalités de la sécession et de la transmission des pouvoirs, dans un délai raisonnable (disons un an), le nouvel État souverain du Québec naîtrait avec l’accord du Canada et la reconnaissance de la communauté internationale.
La mauvaise foi du Canada ou du Québec serait normalement sanctionnée par la communauté internationale, celle du Canada rendant légitime une DUI et la reconnaissance graduelle du nouvel État par la communauté internationale, facilitée d’ailleurs par l’Avis de la Cour suprême du Canada à cet égard.
Voilà, comme l’a dit Louis Bernard, comment on peut faire «correctement» l’indépendance du Québec.
Bref, le Québec deviendra indépendant lorsque telle sera la volonté clairement exprimée d’une majorité suffisante de Québécois. Et les indépendantistes feraient mieux de s’employer à construire cette majorité, d’abord en inspirant la nécessaire confiance à leurs concitoyens, plutôt que de s’évertuer à passer outre par quelque voie détournée et de se chamailler pour savoir qui a trouvé la meilleure astuce. Que d’énergie ne perdons-nous pas en chimères, folles illusions, fausses pistes et fantasmagoriques échéanciers !
La seule façon de faire avancer le projet souverainiste c’est de convaincre. Claude Bariteau le reconnait dans l’ouvrage déjà cité (p.169): «Dans tous les cas de sécessions, les promoteurs du pays doivent [...] relever un double défi. Le cas du Québec n’y échappe pas. Ce double défi consiste à obtenir un soutien solide du peuple québécois et à convaincre le Canada de négocier un accord de sécession à défaut duquel les promoteurs devront s’en remettre aux États tiers pour faire reconnaître le Québec comme État souverain».
Pour convaincre, les souverainistes se doivent d’être vrais, cohérents, réalistes. Ils doivent faire aimer la perspective d’un Québec indépendant, être eux-mêmes «aimables». Cesser de faire peur en jouant les matamores purs et durs. Car ce qui fait peur aux gens, ce n’est pas tant l’indépendance, que les excès des indépendantistes.
Si beaucoup de jeunes ne s’intéressent plus à la politique dans leur pays et se passionnent plutôt pour la politique mondiale, c’est peut-être qu’ils en ont marre d’un certain discours nombriliste, québécois ou canadien, discours qui semble se complaire à tourner en rond et qui n’a pas su proposer un projet de société, un projet d’avenir apte à intéresser, à enthousiasmer les jeunes. N’est-ce pas le constat qu’ont fait les trois jeunes députés péquistes qu’on baptisa «les trois mousquetaires»?
N’oublions jamais qu’il n’y a pas de stratégie valable pour l’accession du Québec à l’indépendance qui ne tienne compte de sa forte dépendance économique envers les États-Unis et le Canada, et que nous devrons compter sur leur bonne volonté et leurs bonnes dispositions pour maintenir notre appartenance à l’ALENA. Cela exigera une bonne dose de modestie et de diplomatie, dans laquelle les fanfaronnades ne devraient avoir aucune place.
Le cheminement vers l’indépendance ne doit pas être une course d’obstacles, un sprint final, une compétition gagnée à l’arraché ou par un nez. Il ne s’agit pas d’une épreuve olympique mais d’une marche, une longue marche à travers le temps et nos espaces diversifiés géographiquement et culturellement, une longue marche qui n’est pas une errance mais qui suit avec constance et détermination un itinéraire judicieusement choisi et rigoureusement respecté tout en tenant compte des accidents de parcours, des contingences, des conjonctures, une marche progressant d’étape en étape réalistes, un long cheminement vers l’unité, la cohésion, la solidarité, bref vers une patrie commune et aimée parce que juste envers chacun, vers une nation accueillante pour tout le monde et ouverte sur tout le monde, un Québec solidement et patiemment édifié, pierre par pierre, mais sans démesure déraisonnable défiant les dieux et la réalité, en somme un Québec construit et achevé dans l’harmonie et un vouloir-vivre-ensemble fondé sur la reconnaissance des droits individuels et collectifs des citoyennes et des citoyens de cet État de droit reconnaissant et reconnu, fondement même de la maison commune où il fera bon vivre le plus librement, le plus fraternellement et le plus justement possible. Car l’avenir nous appartient si nous décidons enfin d’assumer nos responsabilités collectives, d’accomplir nos devoirs de citoyennes et de citoyens lucides et solidaires, à la fois avec réalisme, ferveur et persévérance.
Enfin ne nous laissons pas distraire de notre objectif par les chants anciens de nouvelles sirènes. Un Québec maître de sa destinée tout en continuant de faire partie d’un Canada fort et toujours plus centralisé, ce n’est même pas une option fédéraliste, c’est une incongruité, une chimère. Entretenir cette illusion, que l’histoire a si souvent démentie, n’est pas seulement une grave erreur, c’est trahir la réalité. En cette matière, tous les beaux risques seront toujours éphémères, malgré toute la bonne volonté qu’on puisse y mettre. On ne doit pas se satisfaire des belles paroles et des bonnes intentions de Stephen Harper à la recherche d’une majorité parlementaire. Dans son célèbre discours de Québec, le chef conservateur a pris l’engagement de ne pas utiliser le pouvoir fédéral de dépenser dans des champs de la compétence exclusive des provinces sans l’accord de la majorité d’entre elles. Mais c’est précisément un tel accord qui a permis à Trudeau de modifier la Constitution du Canada et d’imposer au Québec une importante diminution de ses pouvoirs malgré l’opposition de notre Assemblée nationale. Vingt-cinq ans plus tard, on ne propose toujours pas de remédier à la Loi constitutionnelle de 1982 ni de reconnaître le Québec dans sa spécificité nationale. Certes les bleus sont mieux que les rouges pour pratiquer un fédéralisme plus respectueux de l’autonomie des provinces, mais les Québécois ne doivent pas se bercer d’illusions et se laisser endormir par la perspective d’une légère embellie dans les pratiques fédérales, alors que l’espoir d’un nouvel arrangement constitutionnel, d’un «new deal», est toujours aussi irréaliste.
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*Ont cosigné ce texte:
Marc Brière, juriste, Jacques Beauchemin, sociologue, Jean-Roch Boivin, conseiller politique de René Lévesque et Lucien Bouchard, Philippe Cousineau-Morin, étudiant en science politique à l’UQAM, Claude Jasmin, écrivain, Guy Lachappelle, politologue, Henry Milner, politologue et James Walkins, administrateur.

