Le retour des pluies acides
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Dans l'est du Canada, 25 % du territoire accuse un excès d'acidité et 75 % est menacé ; Forêt et acériculture sont en péril au Québec

Photo: Agence Reuters
Deuxième nouveauté de ce rapport censé paraître en mai: l'Ouest canadien, épargné par le fléau acide dans les années 80, est désormais aux prises avec ce problème car le raffinage du pétrole en Alberta et en Saskatchewan, notamment celui des sables bitumineux, ajoute ses suies et ses vapeurs acides à celles de l'importante fonderie de Falconbridge à Flin-Flon, dans le nord du Manitoba. Les cartes fédérales indiquent que le nord-ouest de ces provinces fait l'objet d'une acidification croissante. Et une immense portion du Manitoba, près des rives de la baie James, affiche déjà un excès très net d'acidité, ce qui porte à croire que le Québec -- situé dans la trajectoire des vents dominants -- pourrait recevoir une partie non négligeable de cette pollution.
Selon l'analyse d'Environnement Canada, la situation «deviendra de plus en plus préoccupante pour l'Ouest canadien car ce qui apparaissait autrefois comme un problème pour l'est du continent menace désormais l'ouest. D'importantes augmentations des émissions d'oxyde de soufre et des oxydes d'azote sont prévues du côté de l'extraction des sables bitumineux dans le nord de l'Alberta et des navires qui opèrent le long des côtes de la Colombie-Britannique».
Certes, précisent les documents fédéraux, les efforts consentis par le Canada et les États-Unis depuis 25 ans dans la lutte contre les «dépôts acides» -- on parle maintenant de «dépôts» pour englober à la fois les pluies, les particules sèches et les neiges acides -- ont rapporté des dividendes. Globalement, «les niveaux d'acidité ont été réduits dans l'est du Canada au cours de la dernière décennie. Mais le bilan global indique cependant que ces niveaux n'ont pas diminué suffisamment. [...] En raison du type d'écosystème qu'on rencontre dans l'est, cette région géographique est plus vulnérable aux dépôts acides que d'autres parties du pays. Et la région compte plus d'industries et se retrouve en plus sur la route des émissions transfrontalières de la région industrialisée du Midwest américain».
Selon ce bilan, les dépôts de dioxyde de soufre devraient diminuer dans l'est du pays d'environ 21 % d'ici 2020 mais augmenteront de 15 % dans l'ouest du Canada, au point de dépasser les émissions de l'est d'ici 2010. Quant aux émissions d'oxydes d'azote, la deuxième composante des pluies acides, elles devraient diminuer de 39 % dans l'est d'ici 2020 et augmenter de 5 % dans l'ouest d'ici 2020 après avoir augmenté de 29 % entre 1985 et 2000. Les émissions de composés azotés dans l'ouest dépassaient déjà celles de l'est en l'an 2000.
Au Québec, précise le rapport, les émissions de dioxyde de soufre ont été réduites dans le sud de la province entre 1980 et l'an 2000, mais celles relevées dans le nord ont légèrement augmenté, précisément là où le pouvoir tampon des sols est le plus faible. On prévoit, en conformité avec la tendance générale, que les émissions continueront de diminuer dans le sud du Québec mais qu'elles augmenteront dans le nord, menaçant plusieurs écosystèmes névralgiques pour les autochtones et les Inuits.
La moitié des dépôts acides qui affectent les villes et les écosystèmes québécois proviennent de l'Ontario et du Midwest américain. Ces pourcentages, établis par les dernières études fédérales de 1997, pourraient cependant changer avec l'entrée en scène de nouvelles sources d'émissions en provenance de l'Ouest et des Maritimes. Pour l'instant, Québec n'arrive pas à cerner l'importance de ces apports car son réseau de collecte de données n'est pas suffisamment développé dans le nord. Québec songe à installer un poste d'échantillonnage dans la région de LG-4 du côté québécois mais, à 400 kilomètres de la côte de la baie James, cet unique station pourrait donner une idée bien imprécise, voire sous-évaluer les apports de l'ouest, a précisé au Devoir un chercheur au fait du dossier.
Selon ce bilan fédéral inédit, «en raison de sa population particulièrement dense, les dépôts acides menacent de façon significative la santé humaine dans les zones urbaines du Québec». La réduction généralisée de la vitalité biologique des sols risque de provoquer «un déclin des écosystèmes forestiers qui, à leur tour, vont affecter les plantes et la vie sauvage qui dépendent des forêts, ainsi que les cours d'eau. Dans la portion plus au nord du Québec, que domine la forêt, la fabrication du sirop d'érable ainsi que l'industrie forestière sont menacées. La réduction prévue de la productivité des écosystèmes aquatiques va affecter la biodiversité, l'intégrité de l'environnement dont dépend la santé publique ainsi que l'industrie touristique».
Les chercheurs estiment que les dépôts acides, même après 25 ans de réductions soutenues en raison des accords canado-américains de 1991, font perdre chaque année un demi-million de mètres cubes de bois aux forêts de la région atlantique. Il s'agit d'une perte de plusieurs centaines de millions de dollars. Les populations de poissons sont aussi durement touchées dans les lacs qui s'acidifient sans cesse. La perte est jugée substantielle pour l'industrie de la pêche sportive, qui contribuait à hauteur de 1,9 milliard à l'économie canadienne en 1996. Autre cas éloquent: la corrosion des lignes électriques réduit leur vie utile de 50 %, une perte de plusieurs dizaines de millions par année.
Les dépôts acides frappent plusieurs écosystèmes naturels comme les lacs, les rivières, les sols et les forêts, tout comme ils grugent les édifices et les monuments publics et menacent à plusieurs égards la santé humaine. Selon Environnement Canada, une réduction additionnelle de 50 % des émissions d'oxyde de soufre dans l'est éviterait chaque année 550 mortalités prématurées, 1520 interventions d'urgence à domicile et 210 000 journées de crises d'asthme, un coût économique susceptible d'atteindre les cinq milliards de dollars par année.
Les principales sources d'émissions acides sont l'extraction minière de métaux non ferreux, le raffinage des métaux, la production d'électricité dans les centrales thermiques au charbon ou au pétrole ainsi que la production et la distribution du pétrole et du gaz naturel. Dans l'est du Canada, les principales sources d'émissions acides se concentrent dans le corridor Windsor-Québec, dans la partie centre-sud du Nouveau-Brunswick, dans le centre-est de la Nouvelle-Écosse et à Terre-Neuve. Dans l'ouest du pays, l'Alberta, le Manitoba et la Saskatchewan abritent désormais d'importantes sources d'émissions alors que plusieurs foyers d'émissions ont aussi été relevés sur les côtes de la Colombie-Britannique.
C'est dans les années 60 et 70 que le problème des «pluies acides», comme on l'appelait alors, a été découvert et est devenu un enjeu international. Après des années d'affrontement entre le gouvernement Trudeau et les États-Unis, qui refusaient alors de reconnaître la réalité de la menace acide, le courant de sympathie qui s'était établi entre le premier ministre conservateur Brian Mulroney et le président républicain Ronald Reagan avait permis d'en arriver à l'accord de Québec, signé en 1991. Cette entente engageait les deux pays à réduire leurs émissions.
Selon cette étude fédérale, il faudrait réduire de 75 % les niveaux d'émissions acides actuels dans les deux pays pour ramener les émissions sous le seuil critique. Reste à savoir si Stephen Harper saura convaincre George W. Bush de ramener les émissions américaines sous les seuils au-delà desquels les lacs, les rivières, les forêts et les sols agricoles perdent chaque jour un peu plus de leur vitalité.
Vos réactions
Un effet très visible - par François Beaulé (beaulefranc@yahoo.ca)
Le mardi 28 novembre 2006 17:00

