Pétra en pièces détachées

Réduire le texte Agrandir le texte Envoyer cet article Imprimer cet article Commenter cet article Fil RSS Droits de reproduction

Anne Michaud
Édition du samedi 15 et du dimanche 16 avril 2006

Mots clés :

Tête de jeune homme. Khirbet Tannur, vers le Ier siècle apr. J.-C. Département des antiquités, Amman, Jordanie. Cette sculpture d'une tête de jeune homme provenant de Khirbet et-Tannur aide à illustrer les différences de style artistique entre l'art de ce sanctuaire, situé en périphérie, et celui de la métropole, Pétra. - © Cincinnati Art Museum Photographe : Peter John Gates FBIPP, ARPS, Ashwell, R.-U.

Peu connaissent son nom, mais des millions de personnes à travers le monde ont des images de Pétra imprimées dans leur mémoire. Hergé y emmena Tintin et ses lecteurs dans Coke en stock, Spielberg fit de même avec Indiana Jones et ses fans dans La Dernière Croisade. C'est ainsi que Pétra et la Khasneh, son plus célèbre monument, ont fait leur entrée dans l'imaginaire collectif.

Les Nabatéens, un peuple de marchands nomades venu d'Arabie, s'établissent à Pétra plus de trois siècles avant la naissance du Christ. Pourquoi ce lieu précis? Personne ne le sait, mais le fait que le site était très facile à défendre en raison de ses remparts naturels et la présence de sources d'eau aux environs furent certainement des facteurs déterminants. On peut aussi penser que les Nabatéens avaient compris que, en s'établissant dans cette région, ils contrôleraient les grandes routes commerciales reliant l'Orient et l'Occident, qui se croisaient à cet endroit: qu'il s'agisse des soies de la Chine, des épices et de l'ivoire de l'Inde ou de l'encens de l'Arabie, tout transitait par Pétra. Le règne du roi Arétas IV, de 9 av. à 40 apr. J.-C., marqua l'apogée du royaume nabatéen, la Nabatène. C'est d'ailleurs de cette époque que datent la plupart des monuments les plus spectaculaires de Pétra, qui sont en fait les tombeaux des personnages importants de la cité.

En l'an 106 de notre ère, les Romains annexèrent le royaume nabatéen et établirent la capitale de cette province à Bosra. Devenue ville de seconde importance, Pétra perdit une partie de son prestige, une situation qui empira lorsque les Romains préférèrent les routes maritimes aux voies terrestres pour le transport commercial. Mais ce qui entraîna véritablement le déclin de Pétra, ce furent les deux séismes qui secouèrent la région en 363 et en 747. Petit à petit, les Nabatéens quittèrent la cité partiellement détruite et se fondirent parmi les Arabes qui s'établissaient dans la région.

C'est ainsi que Pétra fut oubliée par l'Occident durant près de 1000 ans et devint un mythe au même titre que Troie et l'Atlantide. Jusqu'à ce qu'un explorateur suisse, en 1812, ne convainque son guide de le conduire au tombeau d'Aaron, le frère de Moïse, situé sur l'une des collines entourant Pétra. Johann Ludwig Burckhardt devint alors en quelque sorte le prince charmant qui réveilla la cité endormie. Même s'il n'eut pas l'occasion de dessiner ce qu'il voyait, il fit rapport de ce qu'il avait vu et ses descriptions excitèrent la curiosité des Européens installés au Moyen-Orient. Malgré la méfiance des tribus locales et les difficultés causées par la présence hostile des Turcs, des expéditions s'organisèrent, dont celle de 1828, lors de laquelle les Français Léon de Laborde et Louis-Maurice Linant de Bellefonds demeurèrent près d'une semaine sur le site et documentèrent leurs recherches au moyen de notes, d'esquisses et de nombreux dessins. Toutefois, ce n'est qu'à la toute fin du XIXe siècle que débutèrent les premières fouilles archéologiques, qui furent ralenties par la Première Guerre mondiale mais qui reprirent de plus belle lorsque la région, baptisée Transjordanie, fut placée sous mandat britannique. Les découvertes faites par les archéologues depuis ce temps sont très spectaculaires et très révélatrices quant au mode de vie et à la culture des Nabatéens.

La huitième merveille de l'Antiquité

Étonnamment, en dehors de la Jordanie, c'est le Cincinnati Art Museum qui abrite la plus grande collection d'artefacts nabatéens, grâce au legs de Nelson Glueck, un aventurier et archéologue qui travailla à Pétra vers 1930. Selon les règles en vigueur à l'époque, la moitié des objets qu'il trouva demeurèrent en Jordanie et l'autre moitié fut transportée aux États-Unis. Fasciné par ces objets, le conservateur du Cincinnati Art Museum, Glen Markoe, rêvait depuis plusieurs années de réunir dans une même exposition les plus belles pièces des collections jordaniennes et américaines. Son rêve est devenu réalité en 2003 grâce à la collaboration de l'American Museum of Natural History (New York) et au patronage de Sa Majesté la reine Rania al-Abdullah, du royaume hachémite de Jordanie. C'est ainsi que l'exposition Petra - Lost City of Stone (Pétra - La cité perdue) a pu être présentée à New York, à Cincinnati, à Calgary et maintenant au Musée canadien des civilisations, à Gatineau.

Pétra - La cité perdue est divisée en 12 sections disposées de manière non linéaire, de façon à créer un parcours en zigzag dans lequel le visiteur se promène. La première section est conçue comme un cabinet d'estampes où sont présentés des peintures, dessins et gravures du XIXe siècle qui illustrent la redécouverte de la cité par les explorateurs européens. Un peu plus loin, un espace est consacré à un film de huit minutes, produit spécialement pour l'exposition, qui offre un bref aperçu de l'histoire de la ville et montre les procédés qu'utilisaient les Nabatéens pour creuser leurs tombeaux monumentaux et s'approvisionner en eau. Plus loin encore, les visiteurs demeurent saisis devant les trois écrans géants où défilent des photos de Pétra qui se déroulent lentement, de manière à recréer, dans la mesure du possible, le gigantisme du site et de ses monuments. Les autres sections présentent quelque 170 artefacts qui montrent de manière éloquente pourquoi Pétra peut véritablement être considérée comme la huitième merveille de l'Antiquité.

Parmi ces objets remarquables, quelques-uns sont particulièrement impressionnants, tel ce chapiteau de colonne ionique orné de têtes d'éléphant qui montre comment les Nabatéens intégraient à leurs constructions des éléments provenant aussi bien de la Grèce que de l'Inde. Devant le monumental buste de Dûsharâ, le principal dieu des Nabatéens, qui pèse près d'une tonne, ainsi que devant l'énigmatique stèle représentant la déesse al-Uzzâ, on s'interroge sur le culte qu'ils vouaient à leurs dieux et sur la manière dont la représentation de ceux-ci a évolué au fil des siècles. Les objets de la vie courante, tels que poteries et bijoux, sont peu nombreux mais témoignent d'un savoir-faire impressionnant et d'un grand raffinement. On découvre même que les Nabatéens connaissaient l'astrologie et les signes du zodiaque, puisque ceux-ci se retrouvent sur une lampe à l'huile ainsi que sur huit blocs monumentaux formant une frise. Les époques romaine et byzantine sont aussi représentées, entre autres par une magnifique statue de bronze de la déesse gréco-romaine Artémis et par la chaire d'une église byzantine aux formes délicates. L'exposition se termine par la présentation d'une vingtaine de photographies de Vivian Ronay prises de 1986 à 2003, qui illustrent la vie des bédouins dans les environs de Pétra et qui, à elles seules, valent le déplacement.

Pétra - La cité perdue offre une occasion unique d'admirer ces objets, qui seront par la suite rendus à leurs musées respectifs. Pour ceux qui veulent en apprendre plus sur Pétra et les Nabatéens, la boutique du musée offre de nombreux livres, dont le magnifique Pétra - Métropole de l'Arabie antique, de Laïla Nehmé et François Villeneuve (Le Seuil), et le petit mais très complet Pétra - La cité des caravanes, de Christian Augé et Jean-Marie Dentzer (Découvertes Gallimard). Plusieurs objets artisanaux en provenance de la Jordanie sont aussi offerts à la boutique durant l'exposition.

Collaboratrice du Devoir


Vos réactions


Aucun commentaire ... soyez le premier !

Réagissez à ce texte


 

Réduire le texte Agrandir le texte Envoyer cet article Imprimer cet article Commenter cet article Fil RSS Droits de reproduction

Haut de la page

Vous avez le statut de visiteur
Identifiez-vous


[an error occurred while processing this directive]

Recherchez dans le site

Recherche rapide dans Le Devoir.com