Opinion

Pas de nationalité sans littérature...

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Victor-Lévy Beaulieu, Écrivain

Édition du vendredi 14 avril 2006

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Quand Jean Chrétien s'est présenté devant le juge Gomery de la commission du même nom, il n'y est pas allé par quatre chemins pour justifier le scandale des commandites: «Nous étions en guerre, tous les moyens sont bons pour la gagner.» Chrétien ne faisait là que rappeler une règle toute simple du jeu politique: la démocratie tous azimuts, c'est bon pour les pauvres, les déclassés, le citoyen ordinaire, ceux qui, d'une province, veulent faire un pays. À ceux-là, on demande toujours de montrer patte blanche, d'être plus catholiques que le pape, d'être tolérants jusqu'à l'absurde et démocrates jusqu'au suicide.

Le lendemain de la comparution de Jean Chrétien, la presse n'en avait que pour sa prestation spectaculaire: que ça faisait du bien d'entendre quelqu'un qui ne pratiquait pas la langue de bois! Et tant pis pour la tolérance et le respect de la démocratie! La tolérance et le respect de la démocratie, je l'ai dit, c'est bon pour les ti-culs naïfs et indépendantistes!

La presse n'a pas réagi autrement dans ce qu'elle appelle l'affaire Tremblay-Lepage. Elle s'est emparée et a joui de l'aspect spectaculaire de la chose mais a pris soin d'escamoter le problème de fond qui en est l'origine.

L'apport de Québec solidaire

Ce problème de fond est simple: comment se fait-il, alors que près de 50 % de la population québécoise s'affiche indépendantiste, qu'on trouve parmi nous des Robert Lepage et des Michel Tremblay pour dire qu'ils ne croient plus comme avant à la souveraineté et, même, qu'ils ne la pensent plus nécessaire à notre épanouissement comme peuple?

Il y a au moins une raison qui l'explique: c'est que ce monde-là met dans le même sac l'idée d'indépendance et le Parti québécois, le véhicule qu'on a privilégié pour nous mener à la libération nationale.

Que ce véhicule ne semble pas pour l'heure répondre parfaitement à nos exigences en tant qu'indépendantistes (et encore faudrait-il le vérifier), en quoi cela devrait-il remettre en question l'idée même de l'indépendance, surtout à ce moment précis de notre histoire alors qu'un deuxième parti souverainiste, Québec solidaire, voit enfin le jour?

Il me semble qu'on aurait raison de se réjouir et d'être optimiste plutôt que de désespérer de la cause. Peut-être la venue de Québec solidaire permettra-t-elle au PQ de mettre de côté la langue de bois qui le déconsidère, au profit d'interventions musclées capables de charrier une émotion dont il s'est tenu trop loin depuis 20 ans.

Ce qu'on veut comme indépendantistes, c'est d'être enflammés, c'est d'être passionnés, c'est de pouvoir rêver et de pouvoir rêver grand. Quand le PQ comprendra à nouveau cette petite chose toute simple et se mettra à la promouvoir efficacement, les fédéralistes n'auront qu'à bien se détenir car le PQ sera redevenu le véhicule de ceux qui sont pauvres, déclassés, laissés pour compte; il sera aussi redevenu le véhicule de tous ceux-là qui croient à la fraternité sociale, à l'égalité des chances et à une plus grande liberté que celle dont nous profitons aujourd'hui.

William Butler Yeats disait: «Il n'y a pas de nationalité sans littérature, pas de littérature sans nationalité.» Michel Tremblay et Robert Lepage auraient dû méditer cette simple phrase. Ainsi n'auraient-ils pas confondu l'idée d'indépendance, qui nous est nécessaire plus que jamais, avec les véhicules qui pourraient nous y mener. Ainsi auraient-ils fait preuve de responsabilité nationale et de solidarité sociale plutôt que d'une lâche démission comme plusieurs de nos intellectuels parvenus nous en ont fait la triste démonstration par le passé, prenant leur vessie personnelle pour une lanterne collective.


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