Les frères ennemis - Contre le mythe de l'homme brisé
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Assise au Louis-Hébert -- ce «restaurant du pouvoir», des élus et des sous-ministres, sur la Grande Allée --, cette «femme miniature auprès de laquelle je suis un vrai colosse» -- écrivait Lévesque dans ses mémoires -- proteste: le but premier de son énorme livre (710 pages!) n'est pas de «corriger» les «statues» que différents biographes ont faites de l'homme. Reste qu'elle s'anime particulièrement lorsqu'elle s'attarde aux thèses de Pierre Godin, notamment celle qui traverse le dernier des quatre tomes qu'il a consacrés à Lévesque, L'Homme brisé (Boréal, 2005).
«Brisé» de 1980 jusqu'à sa mort, dit Godin. Martine Tremblay s'attarde à ce mot, qui, insiste-t-elle, ne colle pas à l'homme qu'elle a connu, sauf pour une période bien précise, de décembre 1984 à février 1985. Or Godin va jusqu'à dire que l'homme, lorsqu'il laisse la politique après un hiver et un printemps 1985 pénibles, est entré «dans la période la plus noire de sa vie». Martine Tremblay, qui travaillait alors aux côtés d'un Lévesque redevenu journaliste et qui préparait des documentaires, s'anime: «Je ne sais pas pourquoi Pierre Godin a pu dire une chose comme celle-là, c'est une fausseté absolue! Le Lévesque de cette époque-là avait fait la paix avec lui-même. Il semblait très en forme; on ignorait, pour son coeur [l'autopsie révélera qu'il avait fait des infarctus «silencieux»]. Moi, en tout cas, j'ai retrouvé à cette époque le René Lévesque que j'avais connu avant 1976: attentif aux autres, intéressé par les événements, curieux intellectuellement.»
Mais l'alcool? N'a-t-il pas sombré, à partir de l'échec du référendum de 1980, comme le laisse encore entendre Godin, dans la dive bouteille? «Voyons, s'exclame Martine Tremblay, René Lévesque, c'est un buveur de café, il en prenait environ deux litres par jour, enchaînant cigarette sur cigarette, ce n'est pas un buveur d'alcool.» Dans son livre, elle se veut plus nuancée, soulignant que le «bum de New Carlisle» avait développé un goût pour le dry martini, «mais uniquement en apéro», insiste-t-elle. En 1985, des médicaments qu'il n'était pas habitué de prendre ont pu, à quelques occasions, donner l'impression qu'il était «saoul», dit-elle. «Et à partir de cela, toutes sortes de légendes ont été créées.»
Mais n'était-il pas profondément amer, une fois sa carrière politique terminée? Très rarement: une fois ou deux seulement, soutient-elle, notamment le soir d'une fête de départ offerte par le Parti québécois, où on avait permis à ses successeurs potentiels de prononcer des discours. Dernier accès d'amertume après les élections de 1985, où le PQ, avec Pierre Marc Johnson à sa tête, a été chassé du pouvoir par Robert Bourassa: «Pourtant, il paraît qu'il n'y avait que le vieux chef qui était usé», glissera-t-il, ironique, à Martine Tremblay sur le ton de la «douce revanche» de celui à qui on a fait porter tout le fardeau des difficultés du parti.
Non, Lévesque avait la «couenne dure», soutient Tremblay: il a fait face au parti, aux syndicats; seul, il a échafaudé le «beau risque». «Je crois même que s'il n'avait pas eu ses problèmes de santé, qu'il a toujours niés, je ne suis pas convaincue qu'on aurait réussi à le chasser», note-t-elle. L'auteure démontre d'ailleurs que jusqu'à sa démission, en juin 1985, plusieurs croyaient qu'il allait «rester» pour mener la lutte contre Bourassa, revenu en octobre 1983 à la tête du Parti libéral, une perspective qui, un temps, l'avait «revigoré», selon plusieurs observateurs.
Et jusqu'à sa démission à titre de premier ministre, «dans sa tête, ça continuait à carburer. Il avait des projets tout le temps, parlait de ce qu'il voulait faire. Il était bien plus organisé qu'on le pense, sous ses dehors brouillons».
À plus de 15 endroits dans son livre, Martine Tremblay rectifie explicitement des interprétations et des faits présentés par Pierre Godin et d'autres auteurs, comme l'ancien politicien Claude Charron, qui ont écrit sur Lévesque.
Le problème, souligne-t-elle, est une question de méthode. L'historienne en veut à «ceux qui écrivent des ouvrages essentiellement à partir des entretiens ou des témoignages». Elle se souvient d'avoir entendu Pierre Godin se féliciter d'avoir fait «200 entrevues au début des années 90». Il a notamment rencontré Martine Tremblay à une occasion, il y a plus de dix ans.
Bien qu'elle ait elle aussi fait environ 40 entrevues pour bâtir son livre et confirmer des renseignements, elle a tenu à s'en tenir d'abord et avant tout à des sources écrites, notamment aux fonds disponibles aux Archives nationales mais aussi à une dizaine de fonds d'archives personnelles, dont le sien. «Je suis d'abord partie des sources écrites que j'avais et j'ai validé avec tout ce que j'ai pu trouver de documents écrits sûrs et fiables, des agendas par exemple. Aussi, des notes personnelles que j'ai prises moi-même sur ce qui se passait dans les dernières années m'ont beaucoup aidée. Il y a des choses que je rapporte avec précision parce que j'ai des écrits là-dessus. Ma propre mémoire n'aurait pu... elle est défaillante comme celle de bien des gens qui se sont confiés à ces biographes», insiste-t-elle. Partout, elle indique ses sources, révèle plusieurs documents inédits, notamment des extraits de journal et surtout un premier jet manuscrit du discours du 20 mai 1980, qui contient cette phrase ambiguë que Lévesque ne prononcera finalement pas: «Nous ne respectons pas un résultat obtenu d'une telle façon -- mais nous avons le devoir d'en tenir compte.» Accro des sources précises, elle se surprend de voir des biographes «mettre des guillemets n'importe où. Parfois, ils enlèvent les guillemets là où il devrait y en avoir. Ils jouent avec ça. C'est bizarre», lance-t-elle.
Elle déplore entre autres la quasi-absence, dans les biographies existantes, d'un personnage comme Robert Mackay, qui a été attaché de presse de Lévesque en 1976 et 1977, puis directeur des communications de 1977 à 1984. Derrière les portes closes comporte d'ailleurs une importante galerie de portraits où «justice est rendue» aux personnages des premier et deuxième cercles de M. Lévesque, dont certains, notamment le constitutionnaliste Jean-K. Samson, ont été négligés par les biographes.
Critique des méthodes parfois problématiques des biographes de Lévesque, Martine Tremblay dénonce aussi le sexisme qui sous-tend souvent toutes ces opinions agglomérées. Par exemple, à lire plusieurs auteurs, l'isolement dont Lévesque aurait souffert au cours de ses dernières années au pouvoir aurait eu pour cause un «cocon de femmes» trop productrices, des «groupies», dont Martine Tremblay, évidemment. Des «chattes prêtes à griffer pour défendre ce vieux matou luttant pour sa survie politique», écrit Pierre Godin. Claude Fournier n'est pas en reste, parlant, dans Un homme seul, du «groupe des pleureuses» et des «anges tutélaires».
Ce «sexisme outrancier» heurte Martine Tremblay, qui reste pourtant factuelle: «C'est sûr qu'en public, il était avec des femmes, son attachée de presse, et il y avait aussi souvent une autre femme dans les parages, sa responsable de l'agenda. Et moi. Mais il faut savoir qu'il y a toujours eu une solide majorité d'hommes au cabinet de René Lévesque, y compris à la fin.»
Toute cette histoire de «surprotection» est surfaite et «invraisemblable», insiste Mme Tremblay: «Il n'y a personne qui a pu caresser l'illusion qu'on pouvait "protéger" Lévesque. Il est resté jusqu'à la fin le seul patron, il n'y a personne qui a pu l'encarcaner d'aucune manière, ce n'était pas possible.»
Au fond, René Lévesque avait prévu cela, fait remarquer l'auteure. Dans ses mémoires, il a eu cette phrase: «Elle [Martine Tremblay] sera bientôt la première femme à ce poste [de chef de cabinet]. Elle n'aura plus qu'à se le faire pardonner... » La difficulté, note Martine Tremblay, c'est que René Lévesque est effectivement «un grand séducteur», un «homme à femmes».
Le regard qu'on porte encore sur cette époque aujourd'hui transpire le sexisme, déplore-t-elle: «Quand tu trouves qu'un gars ne mérite pas une nomination, tu dis: "il n'est pas bon". Quand c'est une femme, tu dis: "elle a couché avec le boss".»
Sous-ministre à la Culture (1995-98), puis aux Relations internationales jusqu'en 2002, Martine Tremblay pense qu'on se leurre si on croit que les lieux de pouvoir sont exempts de sexisme: «Encore aujourd'hui, il n'y a pas beaucoup de femmes aux Finances, ni au Trésor. Au Conseil exécutif non plus. Bref, là où se trouve le coeur des décisions gouvernementales.»
En défendant ainsi «son» René Lévesque, «un deuxième père», laisse-t-elle tomber, un brin mal à l'aise, au terme de l'entrevue, Martine Tremblay ne transforme-t-elle pas l'homme en icône? Non, rétorque-t-elle. Elle soutient qu'elle a toujours été critique à l'endroit du personnage (bien qu'elle ne lui ait jamais envoyé une lettre de mars 1985 où elle lui recommandait de démissionner). Son grand défaut, au pouvoir: ne pas s'être rapproché personnellement de ses ministres, ce qui a précipité sa chute.
Vos réactions
René Lévesque - un égoïste révolté - par FARID KODSI (farid.kodsi@sympatico.ca)
Le dimanche 09 avril 2006 14:00

