Opinion

À mon collègue Alain Juppé - Pourquoi ne pas rester?

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Patrick Plumet, Professeur honoraire, Département des sciences de la terre et de l'atmosphère, Université du Québec à Montréal

Édition du mardi 04 avril 2006

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Cher collègue, permettez-moi de vous faire partager certains étonnements et certains «questionnements» qui ont jailli de mon double regard, de Français et de Québécois, ainsi que de mes fréquents allers-retours entre les deux pays au cours des 40 dernières années. Puissiez-vous accepter cette offre de partage comme une modeste contribution à votre réflexion d'énarque et à ce que vous en rapporterez éventuellement pour la France.

Lorsque je suis parti au Québec au début des années soixante et de la Révolution tranquille, la Belle Province était ignorée des librairies hexagonales, et les Français la connaissaient surtout comme le pays de Maria Chapdelaine. Par contre, les Québécois commençaient à découvrir, non sans appréhension, puis avec surprise, une France différente de celle contre laquelle le clergé les avait mis en garde, et ils eurent tôt fait de s'en inspirer. L'Église catholique avait présenté ce pays comme celui du Diable, de la Révolution, des assassins du roi, de la profanation de la religion, de la séparation de l'Église et de l'État, des lois qui entraînèrent l'exil vers le Québec de certains ordres religieux... et de l'abandon de la Nouvelle-France en 1762 avec ses arpents de neige dédaignés par Voltaire. Cet abandon me fut encore reproché en 1999 par le chauffeur de l'autobus qui me conduisait à l'aéroport.

Et le changement fut tel qu'en une quinzaine d'années le Québec connut une évolution comparable à celle de la France en 150 ans! En 1969, c'est en s'inspirant des idées de mai 68 en France que fut créée l'Université du Québec dont vous êtes l'hôte à l'École nationale d'administration publique, ce qui me décida à m'engager à l'Université du Québec à Montréal. Son premier recteur, Léo Dorais, fit même appel à un sociologue français, expert en la matière, un certain Lapassade, pour y maintenir un minimum d'anarchie à la française, supposée créatrice. Puis le syndicat marxisant organisa des grèves «à la française». Mais l'Université du Québec eut vite fait d'atteindre, comme votre présence en témoigne, une maturité, une indépendance et une réputation internationale que semble en train de perdre l'université française.

Aujourd'hui, le mouvement est inversé. Non seulement un nombre croissant de Français vont découvrir le Québec ou y chercher du travail, malgré la précarisation croissante de celui-ci, mais ce sont aussi les hommes politiques de tout bord, si l'on en croit des brèves de journaux hexagonaux, qui vont y quérir discrètement des idées, comme le fit le premier ministre Raffarin, ou s'y ressourcer plus ou moins médiatiquement, comme vous avez la bonne idée de le faire, après votre collègue Philippe Seguin à l'UQAM. Sociologues et journalistes français semblent également avoir aujourd'hui pour le Québec le regard étonné qu'avaient pour la France leurs collègues québécois il y a 40 ans.

L'UQAM est un peu la soeur cadette de l'Université de Paris-10 à Nanterre, en cours de nettoyage et de rénovation, où je me rends régulièrement pour assurer le tutorat d'une demi-douzaine de doctorants. Quelles différences dans l'aspect des lieux et la façon dont les étudiants les respectent, et pourtant quelles ressemblances dans la mixité culturelle et ethnique de ces derniers!

Lors de mes dernières années au Département des sciences de la terre et de l'atmosphère, les étudiants français, en nombre croissant, avec lesquels je partageais certains laboratoires, s'étonnaient de la confiance a priori qui leur était faite. Ils appréciaient d'être traités en jeunes adultes et non plus en adolescents prolongés et de pouvoir évaluer les enseignements, alors que, dans les universités françaises, mes collègues sont dispensés à vie de toute évaluation de leur enseignement.

Avez-vous remarqué le peu de dégradations et l'absence de tags dans les universités, où pourtant se côtoient, comme en France, Black, Blancs, Beurs et même quelques Beurettes plus ou moins voilées ? Pourquoi une telle différence de comportements?

Vous avez certainement pris, cher collègue, ce métro montréalais construit par la France. Les tourniquets y sont si discrets qu'un voyageur absorbé par la lecture de son journal pourrait les franchir d'un pas sans s'en apercevoir! Observez-les quelques minutes à la station Place-des-Arts, par exemple, qui était près de mon bureau, et cherchez les resquilleurs qui délibérément les franchiraient sans payer. Peut-être n'en compterez-vous aucun.

Dans une station équivalente de Paris, j'en ai compté une dizaine le temps de passer, et pas seulement Blacks et Beurs, malgré les portillons anti-fraude, les commandos de contrôleurs, Vigipirate, les patrouilles canines et autres mesures de dissuasion absentes du métro montréalais. Pourquoi une telle différence de comportement de populations analogues?

Par curiosité, prenez le métro, comme je le faisais en sortant de mon bureau entre 21h et 23h, vers Honoré-Beaugrand, l'est de la métropole, l'anti-Westmount. Vous y serez sans doute toujours l'un des rares visages pâles au milieu de passagers multicolores. N'ayez crainte, vous n'y percevrez aucune agressivité, vous observerez bien quelques comportements désinvoltes, quelques pieds sur les sièges, mais pas d'actes de dégradation volontaire, pas de défoulement, comme en France, contre le bien public, donc contre la société, pouvant se déchaîner jusqu'aux incendies rituels de voitures.

Pourquoi? Croyez-vous que ce soit seulement la politique d'immigration du pays d'accueil qui vous a d'ailleurs été expliquée, comme vous le racontez dans votre blog?

Je n'ai pas de réponse à mes interrogations et si réponses il peut y avoir, sans doute sont-elles complexes et se trouvent-elles à la fois dans la culture nord-américaine des québécois, dans leur histoire, dans leur mode de relations interpersonnelles et hiérarchiques, dans le fonctionnement de leur société comme dans leur politique d'accueil de l'immigrant. Sauriez-vous le transposer en France? [...]

Pourquoi revenir en France?

La facilité des contacts à l'université, entre collègue et avec les étudiants, ne vous a sans doute pas échappée. En Amérique du Nord, ni l'universitaire ni l'homme politique, qui ne sont ni l'un ni l'autre directement producteurs de richesse, n'ont le même prestige que dans la vieille France. Le mandarinat n'est pas de mise. Le tutoiement va de soi entre collègues et parfois avec les étudiants, ce qui simplifie les relations et commence d'ailleurs à se pratiquer en France. Alors, maintenant que nous avons fait connaissance, permets-moi, mon cher Alain, de vous tutoyer aussi.

Après tout, tiens-tu vraiment à revenir dans le marigot de la politique française? Peut-être te dira-t-on bientôt, comme cela me fut exprimé alors que, comme toi, je comptais rester seulement quelques mois au Québec: «Le pays a besoin de personnes comme toi, reste donc, tu t'y sentiras utile!»

Certes l'hiver y est long, mais il y a tellement à entreprendre et combien plus librement qu'en France! Qui sait? Toi, héritier de De Gaulle et doté d'une envergure de «présidentiable» selon des médias hexagonaux, n'aurais-tu pas une relève à prendre en politique québécoise, si tu tiens vraiment à la politique? N'y trouverais-tu pas plus de stimulation que dans une vaine lutte contre les «droits acquis»... à un déclin dans lequel bien des Français s'arc-boutent avec arrogance? N'y fait-on pas préférer aux jeunes la précarité du chômage à celle de l'emploi? Autour de moi, bien des familles ont les plus doués de leurs enfants à l'étranger...

Si tu es las de la politique, l'enseignement au Québec, c'est aussi sympa et stimulant, et l'on s'y sent utile, peut-être plus qu'en politique! Il te suffirait d'être un peu moins droit dans tes bottes et de «joualiser» légèrement ton parler pointu de Français pour devenir un sympathique Québécois.

Certes, les collègues de l'UQAM t'ont réservé un accueil plutôt froid, voire hostile, mais, et cela m'a déçu, la corruption de la politique française n'était qu'un prétexte à l'expression de ce «je t'aime moi non plus» caractéristique des vieux réflexes des Québécois à l'égard des Français.

À vrai dire, de part et d'autre de l'Atlantique, les citoyens ont bien compris qu'au fond tu n'es pas malhonnête, mais qu'il n'y a pas d'avenir en France pour un homme politique ambitieux sans que chacun tienne l'autre par la compromission. Et si j'entends bien ce qui se dit ici, l'acceptation stoïque de ton rôle d'«agneau sacrifié pour racheter les péchés de Dieu» te pare d'une certaine aura. Mais ce Dieu, les sondages disent que les Français n'en veulent plus! Au Québec, aucune compromission n'est nécessaire. Alors, laisse-toi tenter!

La France,

paradis des retraités et des inactifs

Et puis, la France n'est-elle pas devenue un peu la banlieue du Québec et celle de l'Europe, le paradis des retraités et des inactifs, même sans ressources? S'il est bon de travailler d'un côté, il est encore fort agréable d'être en vacances, voire en retraite de l'autre. Bien des Québécois l'ont compris ainsi que les Belges, les Anglais et d'autres Européens qui y achètent une résidence comme des Français le font au Maroc. Puisse leur présence croissante devenir un jour l'espoir d'une modernisation de la société française!

Alors, mon cher Alain, n'hésite pas, reste de ce bord-ci! Bordeaux est à la même latitude que Montréal et seulement à quelques heures de vol. Je te donne rendez-vous, en vacances ou à la retraite, dans le Sud-Ouest, dans ma petite maison du Lot. Nous y partagerons un bon foie gras mi-cuit arrosé d'un moelleux Pacherenc en confrontant nos expériences québécoises et, le vin aidant, nous trouverons bien quelques réponses à ces interrogations.


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