Bleus, Blancs, Rouges, Noirs

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Brian Myles
Édition du samedi 01 et du dimanche 02 avril 2006

Mots clés :

Photo: Jacques Nadeau

Une bataille dans la cour d'école peut finir par des coups de couteau. Les gangs de rue engendrent deux tentatives de meurtre par semaine et sept homicides par année. Les «rouges» et les «bleus» jouent à s'entre-tuer pendant que la majorité feint d'ignorer le sort de ses exclus.

Un jeune homme a été criblé de balles en septembre dernier, à l'angle du boulevard l'Acadie et de la rue Chabanel, lors d'un règlement de comptes entre gangs de rue n'ayant donné lieu qu'à un entrefilet dans les journaux. Âgé de 20 ans, il frayait avec les Crips (bleus), et sa mort n'allait donc pas rester impunie. Au moins deux meurtres, peut-être même quatre, ont été commis par la suite en guise de représailles, sans que la presse en souffle un traître mot.

Pendant que Toronto est en émoi après une série de fusillades ayant coûté la vie à des dizaines de personnes, dont une jeune fille sans histoires atteinte d'une balle perdue, Montréal ne s'indigne pas devant la violence de ses jeunes, surtout pas quand elle a lieu dans «leurs» quartiers lointains. C'est seulement lorsque des fusillades éclatent en plein centre-ville, en menaçant de faire voler en éclats la fenêtre touristique, que ces querelles meurtrières reçoivent leur juste part d'attention. «Si ça se passe entre nous [les Noirs], c'est sans conséquence. On a tendance à fermer les yeux parce qu'on s'en fout du phénomène», affirme Jean-Yves Sylvestre, un agent communautaire à l'école Joseph-François-Perrault, au coeur du quartier Saint-Michel, l'un des plus touchés par les affrontements, avec Rivière-des-Prairies et Montréal-Nord.

Le phénomène est pourtant bien réel. Les gangs de rue de la métropole sont responsables, en moyenne, de deux tentatives de meurtre par semaine depuis 2002 et de sept homicides par année depuis 1989. Il s'agit de l'une des cinq priorités d'enquête identifiées par le Service de police de Montréal (SPVM) en 2006; LA source principale d'inquiétude de la population dans une ville pourtant plus sûre que jamais, selon un sondage réalisé par la police.

Elle est révolue, l'époque où une dispute entre camarades de classe se réglait par une bataille dans la cour d'école pour être oubliée dès le lendemain. La loi du talion connaît une spirale inflationniste. Pour avoir atteint un petit dur à cuire d'une simple balle de neige par accident, à l'école Joseph-François-Perrault, un jeune est tombé dans la mire d'une clique locale. «Ils se sont repris à trois ou quatre fois pour attraper le gars et lui faire la peau. Il a fini par recevoir une belle raclée», affirme Harry Delva, coordonateur de la patrouille de rue à la Maison d'Haïti.

«Si j'ai à me battre, je préfère perdre. À cause de la vengeance, confirme Shelby, 18 ans, de Rivière-des-Prairies, qui a réussi à rester à l'écart des gangs. Tous les moyens sont bons. La première fois, ça va être à coups de poing, mais la deuxième, ça va être armé d'un couteau ou d'un fusil.»

La violence banale

La police a dressé récemment un bilan étonnant de ses activités contre les gangs de rue en 2005: 334 projets d'enquête ont débouché sur l'arrestation de 2180 personnes et la saisie de près de 350 000 $. L'année s'est soldée par trois homicides, 51 tentatives de meurtre et 80 agressions armées imputées aux gangs.

Une opération récente menée contre les Bo-Gars (rouges), l'un des principaux groupes structurés avec les Crack Down Posse (CDP, bleus), a permis aux policiers de mettre la main sur un AK-47 chargé.

Les policiers n'ont pas exhibé l'arme de combat, capable de tirer 600 coups à la minute, ni les photos des jeunes arrêtés. Ils préfèrent maintenant publiciser le moins possible leurs coups de filets contre les gangs et, surtout, ne plus les nommer.

Il y a entre 20 à 30 groupes à Montréal, réunissant 500 jeunes, incluant les «wannabe», les membres périphériques et un noyau dur d'une cinquantaine de criminels endurcis. Mais la police se contente de distinguer les rouges (Blood) et les bleus (Crips). «On a une grande préoccupation au SPVM, c'est de ne pas donner aux jeunes membres de gangs une glorification en parlant d'eux dans les journaux. On évite de faire des associations, de mettre des étiquettes comme on le faisait à l'époque», explique Michel Chaput, commandant au service des enquêtes spécialisées du SPVM.

La police se fait rassurante. La criminalité a chuté de 37 % sur l'île de Montréal dans les 13 dernières années. «Il ne faut pas perdre de vue que moins de 1 % de nos jeunes commettent des crimes», affirme le commandant Chaput.

«Quand ils disent que c'est calme, ils me font rire. Il y a à peu près 14 incidents par jour, mais les jeunes ne portent pas plainte. Ce n'est pas judiciarisé», lance Daniel Nault, agent de probation au Centre jeunesse de Montréal. M. Nault supervise les délinquants juvéniles lors de leur retour dans la communauté. Il prend le pouls de la rue à tous les jours de sa vie. «C'est rendu une banalité dans le quartier Saint-Michel, les règlements de compte. Les mères cachent leurs enfants.»

L'an dernier, la Chambre jeunesse de Montréal a jugé les affaires criminelles imputables aux gangs de rue assez importantes pour se doter d'une équipe de procureurs dédiés exclusivement à cette tâche. Les effectifs ont doublé en un an, passant de deux à quatre procureurs, en plus de la substitut en chef adjointe, Annick Murphy. Quatre-vingts mineurs ont commis des délits en association avec un gang depuis février 2005. «C'est beaucoup. Nous sommes un peu surpris par l'ampleur de ça», affirme Me Murphy. Tentatives de meurtre, voies de faits graves, homicides: les crimes contre la personne sont légion. «Les couteaux pullulent. C'est maintenant un outil transporté au vu et au su de tous», ajoute-t-elle.

La violence des gangs ne déchaîne pas les passions, reconnaît Me Murphy, sauf quand elle implique une «victime innocente», comme cette femme de Montréal-Nord battue, frappée au visage et poignardée à plusieurs reprises dans le dos lors du vol de sa voiture, l'an dernier. «Nos dossiers, ils ont toujours l'air de bagarres entre jeunes qui dégénèrent et se finissent par des coups de couteaux.»

Dans la main du crime organisé

Il n'y a pas plus de gangs qu'il y a 10 ou 15 ans à Montréal, contrairement aux États-Unis. Le public est seulement plus au fait des activités de ces bandes apparues au milieu des années 80, d'abord pour se protéger du racisme et des attaques des petits Blancs aux sympathies néo-nazies.

Les jeunes commettent moins de crimes de façon globale, une tendance observée partout au pays. Par contre, les gangs de rue sont plus rudes que dans les années 80, alors que le taxage, les petits larcins et la vente de drogue à l'échelle locale constituaient leurs principales activités. Aujourd'hui, les gangs commettent des vols qualifiés ciblés, des invasions de domicile, des extorsions, et tentent même «d'infiltrer» les commerces du centre-ville, comme en témoignait lundi dernier un sergent-détective du SPVM lors du congrès du Conseil québécois du commerce de détail.

«Le plus inquiétant avec les gangs, c'est leur niveau d'organisation, l'étendue de leur territoire criminel et les alliances de plus en plus étroites que les gangs de rue majeurs entretiennent avec le crime organisé», reconnaît Chantal Fredette, conseillère clinique en gangs et délinquance au Centre jeunesse de Montréal.

Jusqu'à sa fermeture en début d'année, un bar du centre-ville, le Joy, a accueilli les réunions des Hells Angels avec d'anciens membres de gangs de rue regroupés au sein des Syndicate, une organisation criminelle fondée par Gregory Wooley. Seul Noir admis dans l'entourage des Hells, Wooley est un ancien membre des gangs de rue. Acquitté deux fois de meurtre dans deux procès distincts, il jouit d'un aura de toute puissance, même s'il purge actuellement une peine de pénitencier pour trafic de drogue, complot en vue de commettre un meurtre et gangstérisme.

Des enquêteurs spécialisés dans les bandes de motards commencent à voir des alliances inattendues entre les deux clans, notamment pour l'importation et la vente de cocaïne. Devenus des adultes, ces nouveaux joueurs du monde interlope n'ont plus rien à voir avec les jeunes qui traînent dans les cours d'école et les stations de métro. Ils ne s'habillent pas en rouge ou en bleu des pieds à la tête. Et ils évitent surtout de se faire remarquer.

Selon Chantal Fredette, Montréal assiste présentement à l'émergence du crime organisé de souche haïtienne. Les truands de la communauté noire ne peuvent pas accéder aux autres familles traditionnelles du crime, fondées sur des liens de sang ou claniques. La mafia n'accepte que des descendants italiens; les triades, des Asiatiques et les motards, des Blancs. Les criminels issus de minorités ethniques ne peuvent compter que sur les gangs de rue pour faire leurs classes, prospérer, et recruter.

L'opération printemps 2001, menée contre les Hells Angels et leur filiale des Rockers, n'est pas étrangère à la radicalisation de certains gangs. La condamnation à de lourdes peines de pénitencier des principaux généraux et soldats de la guerre des motards a laissé un vide sur le terrain. Et la nature a horreur du vide. Les gangs se sentent aujourd'hui plus libres de leurs mouvements, plus prompts à explorer de nouveaux territoires, quitte à entrer en conflit armé, et meurtrier. C'est exactement ce qui est arrivé dans l'arrondissement de LaSalle, il y a une dizaine de jours. Haresh Patel, un petit revendeur de drogue du quartier, a ignoré les avertissements que lui avait donné un gang du coin. Il a été battu à mort, à coups de bâton de baseball. Sasha Nitor-Flores est accusé de meurtre dans cette affaire.

Un été chaud en vue

La guerre de territoires pourrait reprendre de plus belle avec l'arrivée du temps chaud, qui coïncide également avec la sortie de prison d'une poignée de leaders aguerris au sein des Bo-Gars et des Crack Down Posse (CDP), dont Emmanuel Zephir. Ancien membre des CDP, il a purgé six ans de pénitencier pour homicide involontaire. Zephir aurait trouvé une place au sein des Syndicate et collaborerait de près avec les Hells Angels, rapportait récemment la Gazette.

Le quartier Saint-Michel reste bleu; Rivière-des-Prairies, Montréal-Nord et Villeray sont rouges. Mais le centre-ville, où des bandes ont échangé plus d'une quarantaine de coups de feu lors d'une fusillade, à l'été 2004, est mixte. Et les territoires, dans le monde interlope, font toujours l'objet d'une violente convoitise. «Ça va chauffer. Il y a des gens qui sortent de prison, il y a des comptes à régler. L'hiver, ce n'est pas propice à tout ça, mais l'été, on sort et on va régler les comptes», prévient Jean-Yves Sylvestre. Une crainte partagée par les résidants du quartier Saint-Michel.

***

Lundi: du ghetto au gang. L'absence de portes de sortie est criante pour les jeunes dans des quartiers fomentant l'exclusion sociale.


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