Ray Davies, le teigneux des Kinks est de retour
Mots clés :

Sauf quand on est Ray Davies et qu'on a passé l'essentiel d'une vie au sein des Kinks, le plus important groupe britannique après les Beatles et les Stones, un groupe dont la principale caractéristique, outre le génie de la chanson pop (Waterloo Sunset) et l'utilisation ultra-efficace du riff de guitare (You Really Got Me), était la mèche courte. Très courte. Éternels rivaux, Ray et frérot Dave en venaient fréquemment aux coups... sur scène. Les autres Kinks, Pete Quaife et Mick Avory, en remettaient. Relatons l'anecdote du «hi-hat», fameuse. Un soir de 1965 à Cardiff, Dave s'en prend à la batterie de Mick. Exaspéré, celui-ci lui lance la pédale de sa charleston (son «hi-hat») à la figure. Ensanglanté, Dave aboutit à l'hosto. «Nous étions les Joan Crawford du rock», résumera Ray dans une récente livraison de la revue Uncut. «La violence et l'agressivité faisaient partie du jeu. Dans un groupe, il faut un peu de tension, quelques claques et coups au derrière. C'est une tension qui me manque parfois aujourd'hui.»
Acide et lucide
On n'ira pas jusqu'à se demander qui, de Ray ou de son agresseur, était le plus dangereux ce fatidique jour de janvier 2004. Mais que faisait donc Ray Davies à La Nouvelle-Orléans? Installé là depuis 2000, il écrivait des chansons, enregistrait des démos, «s'imprégnait de l'ambiance». Certaines de ces chansons composent le mini-CD Thanksgiving Day, paru en novembre dernier, ainsi que le tout nouvel album intitulé Other People's Lives, premières excursions solo en quatre décennies pour Ray Davies, si l'on excepte la bande sonore du film Return to Waterloo et The Storyteller, document-témoin de l'espèce de conférence itinérante moitié chansons moitié monologues que Davies promena
voir page E 2: daviessuite de la page E 1
à la fin des années 90.
Les nouvelles chansons n'ont «rien à voir avec l'incident», affirmait Ray la semaine dernière lors d'une conférence de presse téléphonique. L'une d'entre elles, The Tourist, en fournit néanmoins le contexte, de façon quasi prémonitoire: «The natives are getting restless in the tropical heat / Work is scarce and children play while the dogs fight in the street [...] I'm just another tourist checking out the slums / With my plastic Visa drinking with my chums.» Un peu plus et il rédigeait à l'avance le constat de police: «While in the heat of the street / The native beats the drum / Take the money cos' it's just another tourist / Having lots of fun.» Dans Le Monde, l'intéressé liait ainsi la chanson et l'incident: «J'étais quelqu'un qui symbolisait le fric dans la capitale du meurtre en Amérique.»
Tel est le génie de Ray Davies: il manque un brin de jugeote quand vient le temps de juguler ses impulsions, mais il a l'oeil. Un regard lucide, acide, implacable et parfois tendre sur la société qui l'entoure. C'est ce regard, et une facilité insolente à créer des airs mémorables, qu'ont toujours envié ses pairs, de Pete Townsend à David Bowie. Au milieu des années 60, cela donnait des portraits truculents du Swinging London (Dedicated Follower Of Fashion) et de la petite bourgeoisie anglaise (A Well-Respected Man). À la fin de la décennie, c'est l'Angleterre entière qu'il avait dans le collimateur dans sa chronique en forme d'opéra pop Arthur Or The Decline of The British Empire. En 1971, l'album Lola Versus Powerman And The Money-Go-Round causait avec éloquence de la décadence et des moeurs dissolues du monde de la musique. L'année suivante, à travers le magnifique Muswell Hillbillies, Raymond Douglas Davies se penchait avec une certaine nostalgie mais surtout avec un sens aigu du détail sur le quartier ouvrier de son enfance (dans le nord de Londres).
Ce sont ces disques-là (et quelques autres) qui nourrissent le culte de Ray Davies, bien plus que les galettes généralement médiocres des Kinks de la fin des années 70, ces Kinks dénaturés en groupe de rock d'amphi sportif dans le but avoué de conquérir l'Amérique (demeurée hors de portée après une tournée catastrophique en 1965). Ce sont ces Kinks corporatifs qui, sur l'air de Give The People What They Want, aboutirent au Forum de Montréal le 26 septembre 1981, seule visite recensée. J'étais là, content quand même: ils avaient au moins joué Lola et j'avais scandé «L-O-L-A» à tue-tête comme tout le monde. Sinon celle-là et l'inévitable You Really Got Me avec son riff fondateur, toutes les belles des années 60 avaient été écartées. Dans le dossier Kinks du MOJO de mars, on parle d'un «grotesque spectacle de cabaret heavy metal».
On mesure à quel point les fans qui ont survécu à ces années-là (et à la disette des années 90) savourent aujourd'hui le retour du Ray Davies des bons jours, l'observateur à l'acuité toujours aussi remarquable, l'as mélodiste. Treize ans après le dernier album de matériel original des Kinks (le très ordinaire Phobia), les treize titres qu'aligne Other People's Lives constituent une manne. Mieux, une sorte de guide de survie. Entre cynisme et empathie, entre pop élégante et rock de racines, Davies dresse son bilan du monde. Si la chanson-titre et That's That (Stand Up Comic) sont des charges cinglantes, pointant ce qu'il appelait en conférence de presse «la destruction de la culture par les tabloïds» et la «soupe télévisuelle des humoristes», il leur oppose des odes à la solidarité et à la résistance, notamment dans Next Door Neighbors et Things Are Gonna Change (The Morning After). «Il y a de l'espoir dans ce disque», affirme Davies dans le livret, presque surpris de l'aveu.
«Is there life after breakfast?», demande-t-il. Oui, semble-t-il répondre tous les soirs de la tournée entamée en septembre dernier au Royal Albert Hall de Londres, tournée qui s'arrête en ville ce mercredi, ô miracle. Le spectacle, heureux dosage de nouveautés, d'immortelles et de raretés (Johnny Thunder!), commence par un titre de 1966 qui ressemble à une mise en garde: I'm Not Like Everybody Else. En effet, monsieur l'Anglais.
Collaborateur du Devoir
RAY DAVIES
En spectacle à l'Olympia, mercredi 29 mars
Vos réactions
Aucun commentaire ... soyez le premier !

