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La pensée animaliste

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Valéry Giroux (valeryg@hotmail.com)
Envoyé Le mercredi 29 mars 2006 18:00



En réaction à l'éditorial de monsieur Louis-Gilles Francoeur au sujet de la visite de madame Brigitte Bardot et de ses propos sur la chasse aux phoques au Canada, je voudrais d'abord souligner que, en matière de désinformation, madame Bardot n'a manifestement pas le monopole. La définition que donne monsieur Francoeur de la pensée animaliste trahit son ignorance de la réflexion portant sur les justifications morales de l'exploitation par l'homme des animaux non humains, réflexion menée par des militants mais aussi par des juristes et par des philosophes respectés. Laissez-moi vous rappeler les grandes lignes d'une argumentation anti-spéciste.

Depuis Aristote, il est admis que, pour que deux individus soient traités de manière différente, il faut pouvoir identifier une différence entre eux qui justifie cette différence de traitement. Or, la plupart des caractéristiques que l'on invoque au soutien d'une frontière étanche entre l'homme et le reste du monde animal (qui ont d'ailleurs toutes déjà servi à distinguer entre l'homme blanc et l'homme noir) souffre de troublantes exceptions. En effet, les observations et les expériences menées par de nombreux éthologues au cours du siècle dernier nous obligent à remettre en question la supposition selon laquelle l'homme possède certaines caractéristiques de manière complètement exclusive. L'utilisation et la fabrication d'outils, les capacités langagières, la culture, les émotions, l'apprentissage, la coopération et même la conscience semblent se retrouver chez plus d'une espèce. Nos connaissances sur le monde animal tendent à confirmer la thèse darwinienne selon laquelle les différences entre l'être humain et les autres animaux ne sont pas qualitatives, mais simplement quantitatives.

Par ailleurs, si certains animaux présentent les caractéristiques que l'on croyait exclusives à l'homme, certains êtres humains ne possèdent pas celles que l'on place généralement au coeur de la nature humaine. Les enfants en très bas âge, les personnes lourdement handicapées mentalement, les gens séniles ou les personnes plongées dans un coma profond et parfois même irréversible ne répondent pas à la définition que l'on donne à l'être humain, lorsqu'on tente de le distinguer des autres animaux. Ils n'ont pas non plus les fameuses responsabilités qui, selon monsieur Francoeur, contrebalancent toujours les droits dont un individu bénéficie.

Voilà pourquoi, parmi les auteurs qui se sont sérieusement penchés sur la question, certains ont défendu l'idée que le seul critère important est celui de la sensibilité. C'est ce que supposait Jeremy Bentham lorsqu'il affirmait que « la question n'est pas : « Peuvent-il raisonner?, ni « Peuvent-ils parler? », mais : « Peuvent-ils souffrir?» ». Peter Singer renchérissait ensuite en expliquant que ce sont les intérêts qui méritent la considération morale, et que tout être capable de ressentir la douleur a intérêt à ce qu'on ne lui en impose pas.
Or, il n'y a pas que les êtres humains qui soient des êtres sensibles. De nombreux animaux ont un système nerveux comparable au nôtre et leurs comportements de fuite et d'évitement indique clairement qu'ils peuvent ressentir la douleur de la même manière que nous. Que des animaux puissent souffrir est un fait maintenant largement reconnue.

Est-ce à dire que tous les êtres sensibles ont la même valeur morale et méritent les mêmes droits moraux? En fait, l'important se situe au niveau du lien logique entre, d'une part, le traitement que l'on veut imposer à un individu et, d'autre part, les caractéristiques de cet individu (ou, du moins, celles des membres normaux du groupe auquel il appartient) que l'on choisit de considérer. Par exemple, si l'incapacité des chats à lire et à compter justifie que nos écoles refusent de les admettre, elle ne justifie pas, à elle seule, qu'on les soumette à la vivisection. Pour décider qu'il est, ou non, moralement acceptable d'imposer un traitement douloureux à un individu, le seul critère qui soit pertinent, au plan moral, est celui de la sensibilité de cet individu. C'est sans doute pourquoi nos universités refusent non seulement les chats, mais également les personnes humaines atteintes de déficience intellectuelles par exemple, alors que ces dernières sont, par ailleurs, protégées contre tout abus physique.

Le problème avec la chasse aux phoques comme avec toute autre exploitation d'animaux sensibles est double : 1) il est à peu près impossible de nous assurer que ces pratiques n'impliquent aucune souffrance pour l'animal; et 2) nous n'avons aucune raison moralement valable de soumettre des mammifères évolués à ces traitements alors que nous refusons de les imposer à tous les êtres humains. Et lorsque le seul critère utilisé pour distinguer entre l'homme et les autres animaux est l'espèce, il s'agit alors de spécisme, c'est-à-dire d'une discrimination arbitraire rappelant celle du racisme et du sexisme.

La « pensée animaliste » ne repose donc pas sur la reconnaissance d'une âme aux animaux non humains et ne peut être opposée à des considérations environnementalistes ou écologistes qui, prises isolément, justifieraient que l'on sacrifie une partie considérable de l'humanité. C'est de la valeur morale d'individus dont il est question, considérant le fait que nous nous sommes dénaturés au point de ne plus abandonner ceux qui, parmi nous, souffrent d'un handicap ou d'une blessure qui, dans la nature, les condamnerait à une mort certaine.

En conclusion, j'aimerais rappeler qu'il ne s'agit pas d'insulter qui que ce soit. Parmi toutes les personnes qui, dans un passé pas si lointain, ont encouragé l'esclavagisme par ignorance, par habitude ou en raison de l'avantage économique qu'il procurait, on peut présumer que nombreuses étaient celles qui n'était animées d'aucune intention coupable. Cette innocence n'a pas empêché d'arriver les horreurs dont on a aujourd'hui enfin conscience.

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