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Un conservatisme inhérent
La France est affectée, depuis longtemps, de « manifestationite » aiguë dès qu'un gouvernement propose quelque réforme d'envergure ou que la situation générale évolue, en dehors même de la portée du gouvernement. Dans le premier cas, pour ne citer que quelques exemples, Édouard Balladur, alors Premier ministre, Jacques Chirac, Premier ministre lui aussi, ont dû retirer leur projet de loi devant les manifestations de la rue, qui ont aussi coûté sa tête à Claude Allègre, ministre socialiste de l'Éducation, qui voulait « dégraisser le mammouth ». D'autres manifestations n'ont pas obtenu les mêmes résultats, comme celle contre la réforme des retraites, réalisée par le Premier ministre Raffarin, et d'autres ne sont pas allées plus loin que des velléités, comme celle de la réforme du ministère des Finances. Ce ne sont là que quelques exemples qui esquissent le décor devant lequel se déroule l'agitation actuelle.
Du deuxième cas relèvent toutes les manifestations, parfois violentes, qui tiennent à la mondialisation ou à l'intégration de la France dans l'Union européenne. De ce fait, les conditions économiques ont changé; il y a, en principe, libre circulation des personnes et des biens. Mais les viticulteurs déversent sur la chaussée les cuves de vin espagnol, des agriculteurs saccagent les étalages de fruits des supermarchés, parce qu'ils proviennent d'Espagne ou d'ailleurs, les camionneurs bloquent les routes pour stopper le camionnage par des entreprises non françaises. Et l'on pourrait allonger la liste. Un des cas les plus flagrants est bien évidemment le trop célèbre rejet de la Constitution européenne, qui aurait changé bien des choses et qui créait donc un sentiment d'insécurité.
La raison fondamentale de toute cette agitation vient du conservatisme profond de la société française. Les syndicats font valoir le sacro-saint principe des acquis. Ce qui a été doit toujours être. Tout est coulé dans le bronze le plus dur et qui s'y frotte se casse le nez. En tant qu'observateur canadien de la politique étrangère, j'ai souligné ce conservatisme il y a bien longtemps déjà dans un article d'une revue française précisément, « Communication et langages » (1984, no 62) et dans quelques articles de L'Express, dont un consacré à François Mitterand.
Touché au Code du travail, en permettant à un employeur de congédier un employé sans avoir besoin de se justifier devant un tribunal du travail et devoir payer des amendes élevées, passe avant le fait d'offrir de nouvelles possibilités d'emploi, car ce faisant, le gouvernement a touché à des acquis, il a proposé une réforme. Et le paradoxe, c'est que ce sont précisément les partis de gauche et notamment les socialistes qui crient haro sur le Premier ministre. Pour faire passer sa réforme, sans être encore en train de discuter un déluge d'amendements, le gouvernement français n'avait guère le choix, semble-t-il, en coupant court aux débats parlementaires.
Il faut dire qu'à un an d'importantes élections en France, les socialistes fort divisés entre eux et en peine de candidatures à l'Élysée (il y en a trop) ne peuvent que pousser à la déstabilisation du gouvernement, afin de se mettre en selle pour gagner la prochaine course.
Du fait dans son ancrage dans les acquis, la France a énormément de mal à suivre l'évolution rapide du monde moderne et du monde qui l'entoure en particulier. Pour lutter contre le chômage, l'Allemagne a proposé et adopté des mesures beaucoup moins intéressantes que le contrat première embauche. L'Espagne, partie de bien plus loin que la France, a largement rattrapé son retard. Le chômage a fortement baissé : en 1994, il frôlait les 24 %, en 2000 il était encore à 13,4 %, aujourd'hui il ne touche plus que 8,4 % de la population active. La croissance devrait être de 3,5 % en 2005. Faut-il ajouter la Grande-Bretagne : « la baisse du taux de chômage, 4,9 % de la population active en 2005, est l'un des plus bas en Europe », d'après l'ambassade de Grande-Bretagne. Mais le « blairisme » n'a pas bonne presse chez les socialistes français.
Il est bien difficile de changer des mentalités, et quel que soit le sort du contrat de première embauche ou des manifestations qu'il suscite, la France n'en sortira pas grandie, ni socialement, ni économiquement, ni internationalement.
