Orford: priorité à l'argent

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Louis-Gilles Francoeur
Édition du jeudi 09 mars 2006

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Québec n'entend pas privilégier les projets de moindre impact

Malgré sa mission de protection des parcs nationaux, le ministère du Développement durable, de l'Environnement et des Parcs (MDDEP) n'accordera aucune priorité aux fondations ou aux groupes environnementaux qui voudraient acquérir le mont Orford pour y exploiter la station de ski mais en développant le moins possible les secteurs convoités par les promoteurs immobiliers.

C'est ce qu'a déclaré hier au Devoir Stéphane Gosselin, chef de cabinet du titulaire du MDDEP, le ministre Claude Béchard.

L'intervention de M. Gosselin faisait suite à une déclaration de la ministre responsable de la région de l'Estrie, Monique Gagnon-Tremblay, qui invitait les écologistes et les artistes à acquérir tout simplement le mont Orford en soumettant une proposition d'achat, comme n'importe quel promoteur, lors de l'appel d'offres grâce auquel Québec entend vendre et isoler du territoire du parc le mont qui lui donne son nom.

«Le gouvernement a décidé de faire un appel d'offres public pour que ce soit le plus transparent possible. Et remarquez que si tel est le cas, les environnementalistes ou les autres peuvent acheter la montagne. Tout le monde peut l'acheter», a précisé la ministre Gagnon-Tremblay en ajoutant que l'État «n'a pas les moyens» de soutenir la station de ski présumément déficitaire, ce qui n'a jamais été confirmé de source indépendante.

Pour le chef de cabinet du ministre Béchard, «aucun avantage ne sera accordé autre que le prix» dans l'appel d'offres si un groupe ou une coalition projetait de concevoir un projet aussi léger que possible en matière d'impacts environnementaux. Québec entend cependant imposer des règles aux projets immobiliers pour en minimiser les impacts, comme l'a annoncé lundi le ministre Béchard, mais, ce qui est différent, il n'entend pas privilégier les projets les moins lourds d'impacts dans son appel d'offres.

Dans les appels d'offres de sociétés publiques, Hydro-Québec par exemple, on ne privilégie pas uniquement le prix mais aussi les missions sociales auxquelles le gouvernement juge nécessaire d'accorder priorité.

Mais dans ce cas-ci, la montagne sera vendue à «quiconque veut l'avoir au meilleur prix», a précisé Stéphane Gosselin. À son avis, toute autre stratégie est illusoire et seuls des promoteurs immobiliers vont se mettre sur les rangs car personne jusqu'ici n'a voulu assurer uniquement l'exploitation de la station de ski sans avantages particuliers. Le chef de cabinet du ministre Béchard a ajouté qu'accorder des points supplémentaires à des propositions en fonction du degré de conservation projeté par d'éventuels acquéreurs serait trop compliqué.

C'est pourquoi, dans cet appel d'offres, on ne tiendra compte «d'aucune autre considération que le prix: ça simplifie le problème», a-t-il dit.

M. Gosselin estime d'ailleurs peu probable que des groupes écologistes, même soutenus par d'importantes fondations, puissent faire une proposition intéressante pour le gouvernement dans ce dossier.

D'autres promoteurs immobiliers, comme Intrawest, ou même d'autres groupes économiques de l'Estrie pourraient d'ailleurs vouloir se mettre en lice contre le promoteur André L'Espérance, dont le projet a jusqu'ici dominé les débats, a laissé entendre M. Gosselin.

Mais hier, Fred Korman, propriétaire de la lucrative station de ski Owl's Head, a déclaré à un média estrien que le centre de ski d'Orford est si bien situé qu'il peut être rentable sans les 1000 condos du projet L'Espérance. Cependant, une telle hypothèse, beaucoup plus axée sur la conservation et sur l'ouverture de la station en hiver seulement, pourrait difficilement concurrencer par le prix la proposition d'un promoteur qui prévoit tirer entre 200 et 400 millions de la vente d'environ 1000 condos et résidences de luxe.

Pour le président du Conseil régional de l'environnement (CRE) de l'Estrie, Jean-Guy Dépôt, «les écologistes ne sont pas intéressés à acheter Orford parce que ça nous appartient déjà!».

Mais si Québec poursuit dans la voie, jugée inacceptable, d'un appel d'offres pour vendre le pivot central du parc national, il doit absolument accorder priorité aux projets les plus légers en matière d'impacts environnementaux parce que la vocation fondamentale du ministère de Claude Béchard, c'est la conservation, pas la vente de biens immobiliers. «C'est quand même un parc national qui est en cause ici!», s'est exclamé M. Dépôt.

Celui-ci estime que la survie de la station de ski ne doit pas être un absolu et qu'on doit la faire fonctionner «tant qu'elle est rentable». Mais l'avenir de cette station de ski risque d'être assez court car la clientèle actuelle des centres de ski diminuera sensiblement d'ici dix ans avec le vieillissement de la population. Et, a-t-il ajouté, le réchauffement du climat risque fort d'ici quelques années de priver l'Estrie de chutes de neige abondantes avant d'autres régions du Québec, ce qui portera un dur coup à ses centres de ski, comme les études gouvernementales l'ont démontré. Le coup sera aussi dur pour les personnes qui auront acheté des condos au pied d'une montagne qui, à terme, sera plus intéressante pour la randonnée que pour le ski. M. Dépôt pense même que le promoteur L'Espérance voit venir ces contraintes et qu'il a opté pour un scénario d'enrichissement rapide par la vente de condos plutôt que pour l'exploitation d'un centre dont la rentabilité actuelle pourrait être compromise à moyen terme.

Par ailleurs, la Ligue des droits et libertés de l'Estrie a réclamé hier de Québec qu'il ne fasse aucun geste dans le dossier du mont Orford qui puisse compromettre l'approvisionnement en eau de la population qui vit dans le secteur sud du parc.

En entrevue au Devoir, le président du CRE estrien a précisé que «les gens de ce secteur se retrouvent souvent avec des puits à sec dans un secteur où tout le monde s'abreuve dans la nappe souterraine». Si Québec ouvre la porte à des ponctions supplémentaires dans cette nappe souterraine en raison de l'ajout d'environ 1000 condos, a-t-il dit, les pénuries occasionnelles deviendront beaucoup plus fréquentes et plus sérieuses.

«L'ajout de prises d'eau pour un complexe immobilier majeur exigera de nouvelles infrastructures en plus de menacer l'approvisionnement de la population actuelle», a affirmé M. Dépôt.

Le maire de la municipalité d'Orford, Pierre Rodier, a abondé dans ce sens en disant que sa municipalité «n'a pas l'eau nécessaire pour alimenter des centaines de condos».

Pour la Ligue des droits et libertés, la municipalité doit donner l'assurance à ses citoyens que le projet immobilier ne les privera pas d'un approvisionnement économique et suffisant, ce qui commande que toute infrastructure additionnelle soit payée en totalité par les nouveaux usagers et non pas imposée aux contribuables actuels, qui s'opposent d'ailleurs aux projets immobiliers favorisés par Québec dans le parc national.

Avec la Presse canadienne


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